Cette semaine à Reykjavik, les ministres d’Islande, du Liechtenstein, de la Norvège et de la Suisse commémorent le 50e anniversaire de l’Association européenne de libre-échange (AELE) dans l’indifférence générale.

Pied de nez de l’histoire: Bruxelles a donné la semaine passée son feu vert à l’Islande pour l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne (UE).

Etrange destin de cette organisation fondée en 1960. D’abord, elle n’a jamais été conçue pour durer longtemps, mais plutôt comme un marchepied provisoire en vue d’une réunification économique de l’Europe occidentale. De plus, en demandant à adhérer à la Communauté économique européenne (CEE) dès 1961, ses géniteurs britanniques se sont empressés de songer à l’abandonner. Enfin, sa «disparition imminente» a été systématiquement annoncée à chaque départ de ses membres vers la CEE/UE.

Dès lors, faut-il encore s’intéresser à cette organisation mort-née? Assurément car cette association a profondément marqué l’histoire suisse, parfois même de manière mythique ou traumatisante; qu’elle continue à être utile; et que sa «mort annoncée» n’est pas certaine.

Concernant la Suisse, l’AELE fait indiscutablement partie de notre patrimoine historique. Ainsi, le Suisse Hans Schaffner en a été l’un des principaux inspirateurs. Il est cependant abusif de le qualifier de «père de l’AELE». Une telle affirmation apparaît dans de nombreuses encyclopédies comme le Dictionnaire historique suisse ou Wikipédia. Rappelons qu’Hans Schaffner était certes en 1958 le puissant directeur de la Division du commerce du Département fédéral de l’économie. Mais il n’avait pas encore la capacité d’influence d’un ministre. Ce ne fut d’ailleurs qu’en 1959 qu’il devint conseiller fédéral. En fait, tous les travaux d’historiens, notamment ceux de Richard Griffith et Roland Maurhofer, montrent que l’idée de l’AELE remonte déjà à 1957. Ce furent surtout des hauts fonctionnaires britanniques de Whitehall qui en lancèrent la dynamique davantage que les Suisses.

L’AELE touche aussi la Suisse car son siège principal se situe à Genève. Il faut cependant se méfier du sens commun. Instinctivement, on pourrait penser que le Conseil fédéral fut le principal gouvernement derrière le choix de la capitale lémanique. En fait, la préférence de Berne allait d’abord pour Paris, siège de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE). Le Conseil fédéral ne voulait pas créer une organisation concurrente de la CEE. Il désirait surtout éviter une division économique de l’Europe occidentale entre les Etats membres de la CEE et ceux qui restaient en dehors. Ainsi, en s’installant à Paris, Berne voulait réaffirmer symboliquement son objectif de constituer une grande zone de libre-échange au sein de l’OECE. Mais le gouvernement gaulliste ne pouvait admettre qu’une organisation internationale puisse avoir son siège à Paris alors que la France n’en faisait pas partie. Ainsi, c’est à la France que Genève doit d’avoir été choisie comme siège de l’AELE.

Par la suite, certaines évolutions de l’AELE ont profondément marqué l’histoire suisse. D’abord, la Suisse est le seul Etat, avec le Liechtenstein, où les questions de l’AELE et l’Espace économique européen (EEE) ont été soumises à des référendums. En 1972 déjà, les Suisses ont été les seuls citoyens à voter sur un accord de libre-échange bilatéral avec la CEE qui avait été négocié en concertation avec les autres pays de l’AELE.

Surtout, le vote de 1992 sur l’EEE – dont l’AELE constituait l’un des piliers – a peut-être été le vote le plus traumatique de l’histoire suisse contemporaine. L’EEE permettait aux pays de l’AELE de participer partiellement au Marché intérieur de la CEE/UE sans y a adhérer. La participation à ce référendum fut de près de 80%. La population fut totalement partagée et le clivage entre Romands et Alémaniques fut exceptionnel. Rétrospectivement, ce vote fut historique car il a fermé la porte à une adhésion de la Suisse à l’UE et qu’il a propulsé l’UDC blochérienne comme premier parti politique du pays.

Aujourd’hui, l’on se retrouve dans la situation paradoxale suivante: pratiquement toute l’Europe se retrouve dans l’EEE, sauf la Suisse qui était pourtant l’un des principaux artisans et destinataires de ce mécanisme. En effet, contrairement à ce que pensent nombre de nos concitoyens, l’EEE n’a pas disparu parce que la Suisse a refusé d’y participer. Au contraire, elle compte actuellement 30 Etats, soit les 27 de l’UE, ainsi que l’Islande, le Liechtenstein et la Norvège pour son pilier AELE.

On peut bien évidemment se poser la question de l’intérêt de maintenir aujourd’hui l’AELE, alors que la Suisse a réussi à trouver des solutions bilatérales avec l’UE. Son principal intérêt est de constituer un multiplicateur d’influence dans nos relations commerciales avec le reste du monde, principalement en vue de faciliter la négociation d’accords de libre-échange. En effet, en agissant en tant que groupe, les pays de l’AELE paraissent plus attrayants pour leurs partenaires commerciaux potentiels qu’en négociant seuls.

Ainsi, l’élément le plus spectaculaire est que les pays de l’AELE réussissent à précéder l’UE dans la conclusion d’accords de libre-échange avec des partenaires économiques importants. La Suisse et ses trois partenaires de l’AELE ont en effet quelques années d’avance sur l’UE. Ils ont réussi à abolir leurs droits de douane avec des pays comme le Canada, la Corée du Sud, Singapour et les riches pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Koweït, Dubaï). Cette semaine, des accords viennent d’être signés avec le Pérou et l’Ukraine.

Ces quatre petits Etats européens sont également bien avancés dans leurs négociations avec l’Inde et Hongkong. Et des entretiens exploratoires ont commencé avec la Chine et la Russie. Pendant ce temps, l’UE poursuit les mêmes objectifs, mais elle est engluée dans ses dissensions internes, dans des questions de haute politique et dans le dossier agricole.

Ces accords de libre-échange peuvent rapporter gros à l’économie suisse. Car ils incluent aussi des clauses concernant la protection des investissements et la propriété intellectuelle. Ainsi, une récente étude estime que le commerce extérieur suisse avec des partenaires de libre-échange a augmenté en moyenne annuelle de plus de 10,5% au cours des quatre années suivant l’entrée en vigueur d’un accord de libre-échange, contre seulement 5,7% sans accord.

Malgré ce bilan globalement positif se pose néanmoins la question de l’avenir de l’AELE. Cette organisation est-elle menacée par un départ de l’Islande? Certes, Bruxelles vient de donner son feu vert à l’ouverture de négociations avec ce pays. Mais les jeux ne sont pas encore faits. Rejkyavik a des exigences en matière de pêche qui ne correspondent pas aux positions de l’UE. Les derniers sondages d’opinion indiquent que la population islandaise est redevenue euro-réticente. Par conséquent, si l’accord d’adhésion ne répondait pas aux exigences islandaises en matière de pêche, il serait peu probable qu’un référendum soit positif.

Du côté de la Norvège, il n’y a aucun mouvement d’opinion significatif en faveur de l’adhésion. Le pays dispose toujours de ressources en pétrole et en gaz qu’il ne veut pas partager. De plus, comme la Suisse, elle a mieux résisté à la crise économique que les autres Etats européens. Ce qui ne l’incite pas à quitter l’AELE pour rejoindre l’UE.

Cinquante ans après sa naissance, l’AELE reste une petite entreprise fragile et sans beaucoup de perspectives. Au fond, elle ne semble pas avoir plus d’avenir aujourd’hui qu’elle n’en avait en 1960… Mais sa surprenante capacité de survie incite à la prudence sur sa «mort annoncée». Méditons la célèbre remarque de Mark Twain à la lecture de son propre décès dans un quotidien mal informé: «L’annonce de ma mort est très exagérée.»

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