Voici 60 ans, les Chambres fédérales accouchaient de ce que l’on appelle la «formule magique»: une saine répartition des sièges gouvernementaux entre les principales forces politiques du pays. Elle dura jusqu’au jour où Christoph Blocher fit irruption dans le saint des saints de la politique suisse… avant de réapparaître, sous une autre forme.

Mais n’y eut-il pas d’autres «formules magiques» avant 1959? La Constitution fédérale de 1848 choisit l’option d’un gouvernement de type collégial, hérité de l’Ancien Régime et du système de la République helvétique. Ce système n’assure pas une unanimité sans faille, car les élus défendent souvent leur indépendance. Il n’empêche: officiellement, le gouvernement parle d’une seule voix.

Sans doute le principe de collégialité a été favorisé, au XIXe siècle, par l’existence d’un parti majoritaire: les radicaux. Mais leur homogénéité laissait fortement à désirer. Rien de commun entre les Zurichois très libéraux, sur le plan économique, et les étatistes romands ou bernois sinon, souvent, leur anticléricalisme. Au XIXe siècle, les élections donnent souvent lieu à d’infernaux marchandages entre les factions qui composent le radicalisme d’alors… sans parler des intérêts régionaux.

Le PRD, parti pivot

Les choses se compliquent encore à la fin du siècle, avec le développement des droits populaires, à partir de 1874. Attaqué par de nombreux référendums, le gouvernement radical, paralysé, comprend qu’il a intérêt, pour pouvoir faire avancer ses projets, à compter sur un appui minimal des partis présents aux Chambres. Le consensus doit prendre le pas sur la simple collégialité. Dans la foulée, les partis commencent à s’organiser: le PS naît en 1888 et le PRD en 1894. En 1891 voit le jour un Conseil fédéral qui peut être qualifié de première «formule magique», au sens qu’on donne aujourd’hui à cette expression: les radicaux, sur le point de se débarrasser de leurs ailes les plus à droite et plus à gauche, et de former une force unie, font élire un représentant des catholiques conservateurs, les vaincus du Sonderbund. C’est la grande réconciliation, destinée notamment à briser l’élan socialiste.

Notre démocratie dite de concordance est renforcée en 1919, lorsque ont lieu les premières élections à la proportionnelle, dont on célèbre le centième anniversaire. Les partis sont désormais représentés selon leur force réelle: les socialistes et les agrariens sont les grands vainqueurs de l’épreuve. En 1919 entre au Conseil fédéral un deuxième catholique conservateur, en 1929 le premier agrarien et, fin 1942, est élu le premier socialiste. Le PRD reste cependant le parti pivot du gouvernement.

Elle est capable de s’adapter à une vie politique mouvante, de respirer, de prendre en compte les nouvelles aspirations sociales

Et en 1959, on aboutit à cette fameuse «formule magique», conçue par les conservateurs et les socialistes. Absents du Conseil fédéral depuis la démission de Max Weber en 1953, les socialistes brûlent d’y revenir. Mais, à cette époque, il paraît normal d’attendre le départ d’un «sage» en fonction pour espérer rebattre les cartes gouvernementales. L’opération se joue en deux étapes, au détriment de radicaux meurtris: en 1954, grâce au PS, les catholiques conservateurs font élire deux conseillers fédéraux et détiennent ainsi, provisoirement, trois sièges. En 1959, au départ simultané de deux conservateurs et d’un radical, ils soutiennent le PS qui fête son retour avec deux élus, ce qui correspond à sa force au parlement. Il y aura désormais deux radicaux, deux catholiques, deux socialistes et un agrarien.

Jusqu’à Blocher

Depuis lors, la routine d’élections souvent bien huilées s’est installée… jusqu’en décembre 2003, lorsque Blocher, pour l’UDC, s’empare d’un siège UDC. Il faudra douze ans pour que la situation se stabilise sous une nouvelle forme, qui devrait durer encore quelques années. A moins que les Verts ne réalisent une poussée lors des élections de 2019 et, surtout, qu’ils la confirment. Car le PDC, en réussissant à remplacer Doris Leuthard par Viola Amherd, pourrait bien avoir sécurisé sa position pour une longue durée.

Cette brève histoire de la «formule magique», considérée dans le temps long, souligne sa souplesse au vu du nombre de critères présidant à la sélection de conseillers fédéraux potentiels, pour un nombre de fauteuils restreint: parti, origine cantonale, langue, sexe. Elle est capable de s’adapter à une vie politique mouvante, de respirer, de prendre en compte les nouvelles aspirations sociales.

Inventée semble-t-il par la Neue Zürcher Zeitung, l’expression «formule magique» est entrée dans le vocabulaire de la politique suisse. Ce n’est pas un hasard: depuis la création de la Suisse moderne, la combinaison à l’exécutif fédéral obéit en réalité à des situations politiques toujours en quête de la «formule magique» du moment, au gré des succès des uns et des défaites des autres. Erigée en symbole du système gouvernemental, elle évoque en somme la normalité helvétique.

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