Revue de presse

Les 60 ans au goût si amer des Traités de Rome

Le 25 mars 1957 au Capitole, la France, l’Italie, la RFA et le Benelux signaient les actes fondateurs de la Communauté économique européenne dans des conditions ubuesques. Et six décennies plus tard, l’Union vit une crise existentielle majeure

L’idéal de paix a beau toujours figurer au «frontispice» de l’Union européenne, ses crises à répétition font penser à «la fin du Saint-Empire», avertissent des experts, qui a continué à fonctionner dans sa logistique bien des années après sa fin politique. Car l’Union européenne, engagée dans un divorce inédit avec le Royaume-Uni, cherche à rebondir. «Le projet n’a jamais paru aussi éloigné du peuple qu’aujourd’hui», constate le président du Parlement européen, Antonio Tajani, à la veille de la célébration à Rome du 60e anniversaire des deux traités fondateurs de l’UE: ceux qui ont créé la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou Euratom).

Lire aussi: La Suisse, déjà si loin de l’Europe (archives du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne», en 1957)

En Belgique, Le Vif à ce propos, raconte l’histoire de David Willey, alors jeune journaliste de 24 ans devenu correspondant à Rome pour la BBC pendant plus de trente-cinq ans, envoyé par l’agence Reuters pour couvrir l'«événement» qui ne semblait «guère en être un pour la presse britannique». Le Times de Londres, par exemple, n’y avait «consacré qu’un tiers de colonne», se souvient-il.

Mais surtout, ce qui était le plus «amusant» pour lui, c’est que les Traités de Rome étaient «en fait remplis de pages blanches, parce qu’ils avaient dû être préparés à la hâte et que l’organisation italienne n’étant pas parfaite, ils ont été contraints de remplir les blancs après la signature»! L’anecdote est confirmée par des sources officielles européennes. Pire: les Suisses, qui n’étaient évidemment pas partie prenante des accords, «ont également apporté leur contribution en bloquant le train qui devait acheminer les documents de Bruxelles à Rome».

«Coups de téléphone, énervement» à Bâle

Albert Breuer, qui était à Rome l’un des responsables de l’organisation logistique de la cérémonie, livre sur ce sujet «ses souvenirs avec humour et vitalité» au site Europa.eu: «Quelques jours avant le 25 mars, un wagon était parti de Bruxelles puis de Luxembourg à destination de Rome, avec, à son bord tout le matériel de traduction, de reproduction et tout ce qui était nécessaire à l’organisation d’une telle réunion. J’avais pris place dans le train afin de mener le matériel à bon port. A Bâle, les Suisses décident de bloquer le wagon. Coups de téléphone, énervement, rien n’y a fait, et j’ai donc continué le voyage vers Milan, où je devais récupérer le matériel.»

«Arrivé à destination, je pars à la recherche de «mon» wagon… Il avait disparu, avec tout le matériel! Après quelques recherches et sueurs froides, le wagon fut retrouvé… sur une voie de garage à quelques kilomètres, et il put enfin continuer son itinéraire jusqu’à Rome. Une fois sur place, nous avons continué à dactylographier le traité, qui n’était pas prêt. Ce que nous avions apporté à Rome était en fait un «brouillon» de feuilles polycopiées, raturées, qui devaient être mises en forme par une imprimerie romaine.»

Tous les documents à la poubelle!

Et encore pire: «Le sol était littéralement jonché de papiers et de stencils noircis et raturés à imprimer. Le soir venu, en découvrant tous ces papiers noircis au sol, les femmes de ménage ont tout jeté! Il n’était plus possible de récupérer quoi que ce soit, tout était parti à la décharge publique!» En désespoir de cause, «une équipe supplémentaire de dactylos […] a permis de ressortir de nouveaux stencils».

Alors, que reste-t-il de cette épopée en 2017, six décennies plus tard? C’est l’année de tous les dangers. L’Union devra faire front pour négocier la rupture avec un Royaume-Uni lui-même divisé et endiguer la montée des partis xénophobes et europhobes qui espèrent progresser aux prochains scrutins en France et en Allemagne. Le chômage reste élevé, la croissance timide, et les crises de la dette des pays du sud se sont succédé, auxquelles Bruxelles a répondu par des cures d’austérité très impopulaires. Dans ce contexte difficile, les négociations du Brexit qui devraient s’ouvrir en mai peuvent donner l’impression que l’Union ne tient plus qu’à un fil.

Lire aussi: Nicola Sturgeon vs Theresa May: partie d’échecs au Royaume-Uni

Mais «si, prenant modèle sur le Portugal ou l’Espagne, les pays de l’Union réapprenaient leur alphabet européen?» se demandait Courrier international il y a deux semaines. «Si les outrances de Donald Trump ou la série d’obstacles posés par le Brexit venaient rappeler aux peuples le coût politique et financier du «chacun pour soi»? Si, enfin, les pro-Bruxellois, cette tribu adepte du Thalys des directives, s’interrogeaient sur les vraies raisons qui poussent les peuples à voter contre l’Europe?»

Et de citer l’intellectuel allemand Heinrich Mann: «Ou bien nous constituerons l’unité de l’Europe, nous cesserons de considérer cette unité comme une utopie, un caprice, un mirage lointain, nous nous pénétrerons, enfin, de sa nécessité absolue; ou bien, l’Europe, cette enfant de l’Asie, qui a fait tant de bruit et tant de tumulte dans le monde, retournera sagement dans le giron de sa mère.» C’était en 1923, il y a déjà presque un siècle.

L’écueil du Brexit

Aujourd’hui, quel est le danger? Le Corriere della Sera, à Rome justement, que cite et traduit en français Eurotopics, l’a bien pointé dans son édition de mardi: «Londres restera fidèle à son style de négociation et revendiquera son bon droit à accéder au marché unique et la protection de ses activités financières, sans s’engager à respecter en contrepartie la libre circulation des personnes et les règles de l’UE. […] La stratégie qui consiste à diviser l’Union en jouant sur les divergences entre les membres (un grand classique britannique) pourrait nous réserver des surprises. […] Le risque que le Brexit déclenche un processus de désintégration de l’ensemble de l’UE se préciserait au fur et à mesure qu’avanceraient les négociations. Mais au lieu de se séparer, les 27 pourraient aussi trouver les raisons d’une cohésion, quand bien même celle-ci serait purement tactique.»

Il y a cependant des médias plus pessimistes. Le quotidien hongrois Magyar Nemzet écrit, lui, que «les dilemmes qui divisent aujourd’hui l’UE seront extrêmement difficiles à résoudre de manière pacifique. Les Etats-Unis n’ont pas su eux non plus éviter un bain de sang en 1861-65 [Guerre de Sécession]. L’histoire nous enseigne que jusqu’à ce jour, il n’a jamais été possible de créer et de maintenir une organisation supranationale par des moyens pacifiques.»

De là à penser au risque d’une nouvelle guerre en Europe, il n’y a qu’un pas. Qui disait: «Idéal de paix»?

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