Tout cela a été fait dans le plus grand secret, pendant près de quarante ans, entre 1926 et 1961. Dans un couvent, à Tuam, à proximité de Galway, au fin fond de ce pays sauvage et conservateur, bigot. Elles, elles étaient filles-mères. Enceintes mais par mariées, certaines violées, d’autres victimes d’inceste. Et elles ont tout porté, ces renégates aux yeux de «l’Irlande ultracatholique de l’époque», dit RTL France. Envoyées chez les nonnes pour accoucher, elles laissaient leur bébé entre leurs mains, comme le précise Le Soir de Bruxelles.

Et la réalité qui se cache derrière ce drame déjà sombre l’est plus encore: les enfants étaient «mal nourris et mal soignés, souffraient de maladies telles que la rougeole, la tuberculose ou encore la pneumonie, ce qui aurait causé la mort de la plupart d’entre eux. Les corps étaient mis en terre sans sépulture» par les sœurs du Bon Secours, dans une fosse septique proche de l’établissement, précise le Daily Mail, qui a sorti l’affaire.

Un pays sous le choc

Ces bébés étaient au nombre d’environ 800, et l’on vient de commencer à identifier leurs squelettes. La découverte a choqué tout le pays, à l’instar du Galway Advertiser, qui se dit «horrifié». Les responsables de l’ordre ont maintenant l’obligation morale d’en répondre devant les autorités ecclésiastiques, indique l’Irish Independent. Et celles-ci doivent s’excuser devant les familles des victimes, précise l’Irish Examiner. Les Irlandais en ont assez des horreurs de ce type.

Le bâtiment de Tuam est aujourd’hui détruit, mais c’est en réalisant des recherches sur les archives de cet ancien couvent que l’historienne Catherine Corless a mis les corps au jour, alors qu’ils étaient «enterrés sans cercueil ni pierre tombale», indique Le Point. «William Joseph Dolan, un proche d’un enfant ayant vécu dans cette institution, a déposé une plainte afin de comprendre ce qui s’est passé à l’époque. Une collecte de fonds a également été lancée pour construire un mémorial avec le nom de chaque enfant.»

Connu depuis longtemps

Le pire est que ce charnier était connu des habitants locaux depuis près de vingt ans, puisque d’innocents enfants avaient déjà découvert des ossements dans le secteur! Mais personne n’avait, jusqu’à ces travaux, vérifié l’identité des victimes et leur nombre, croyant qu’il s’agissait de victimes de la grande famine du XIXe en Irlande.

Et le magazine français de rappeler cet «autre scandale impliquant également des mères célibataires. Entre 1922 et 1996, plus de 10 000 jeunes filles et femmes avaient travaillé gratuitement dans des blanchisseries exploitées commercialement par des religieuses catholiques en Irlande. Les pensionnaires, surnommées les «Magdalene Sisters», étaient des filles tombées enceintes hors mariage ou qui avaient un comportement jugé immoral dans ce pays.»

Comme des esclaves

On estime à plus de 50 000 les enfants nés en Irlande dans les homes entre 1930 et 1990. Comme le montre le film Philomena , de Stephen Frears, sorti fin 2013, plusieurs milliers d’entre eux ont été adoptés sans l’accord de leurs mères biologiques. Car celles-ci devaient de toute manière travailler sans salaire pendant deux ou trois ans pour se repentir de leurs pêchés. Des événements qui formaient aussi la trame du film de Peter Mullan, The Magdalene Sisters, Lion d’or à Venise en 2002.

Tuam n’est donc qu’un exemple d’une longue série. «Pour Mary Lou McDonald, vice-présidente du Sinn Féin, citée par Europe 1, il ne s’agit en effet pas d’un incident isolé: «Il y a des fosses communes dans tout le pays. Nous ne pouvons pas détourner le regard», insiste-t-elle sur Thejournal.ie.» Ce qui dérange surtout, c’est que ces institutions religieuses dites «Mother and Baby Homes» étaient financées par l’Etat.

«Dites-nous la vérité»

Le gouvernement a d’ailleurs réagi, par la voix de son ministre des Enfants et de la jeunesse, Charlie Flanagan, qui a vu dans l’affaire de Tuam le «rappel choquant d’un passé sombre en Irlande, quand nos enfants ne recevaient pas l’affection qu’ils auraient dû recevoir». Les autorités envisagent d’ouvrir une enquête. Elle est «urgente», juge l’Irish Mirror. «Dites-nous la vérité», réclame le Guardian.

Ciaran Cannon, secrétaire d’Etat à l’Education, est lui aussi monté au créneau. «Comment pouvons-nous montrer que l’Irlande est devenue une société adulte si nous ne sommes pas capables de qualifier des actes effroyables du passé pour ce qu’ils sont?» s’est-il interrogé. Le ministre a dénoncé «une négligence volontaire et délibérée à l’égard des enfants qui étaient les plus vulnérables». D’ailleurs, le clergé de Galway dit n’avoir jamais eu connaissance de ce charnier, rapporte le Belfast Telegraph. Cependant, sous pression, l’Eglise est maintenant prête à coopérer, selon l’Irish Times.

Un hospice surpeuplé

Les chiffres, à cet égard, font froid dans le dos. Les conditions de vie étaient difficiles dans ce couvent, «ce que n’ignoraient pas les autorités et les habitants», raconte Le Figaro: «Un rapport de 1944 décrit un hospice surpeuplé, abritant 333 résidents, dont 271 enfants et 61 mères célibataires, alors que la capacité du bâtiment était de 243 personnes. Le document mentionne des enfants «fragiles, émaciés et bedonnants». […] Dans l’Irlande des années 1930, un quart des enfants illégitimes mourraient en bas âge. […] Rien qu’entre 1943 et 1946, 300 petits pensionnaires de Tuam succombent, recense un compte rendu de l’époque. Etant nés hors mariage, les enfants n’étaient pas baptisés et ne pouvaient être enterrés dans un cimetière.»

D’où la reconversion de la fosse septique en fosse commune.

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