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La Thurgovie va voter sur l’abandon du français dans les classes de primaire
© GEORGIOS KEFALAS

Il était une fois

Abandon du français: la réponse de Joëlle Kuntz à l'éditorial du «Temps»

Le multilinguisme, pratiqué ou rêvé, appartient en propre à l’idéal suisse, estime Joëlle Kuntz. Et l’abandon de ce «mythe fallacieux» de la Suisse multilingue par l’école, s’il se réalise, implique un changement très profond de la fiction nationale qui soutient la Confédération

La Thurgovie renonce à l’enseignement du français à l’école primaire. Ce journal écrit sous la plume de Sylvain Besson que ce n’est pas la mer à boire et que les Suisses romands, si piètres apprentis en allemand, n’ont pas de leçon à donner aux Thurgoviens. Au concert attendu des pleureuses, il oppose une vision de la cohésion nationale faite de l’expérience réelle des Suisses au quotidien, un brassage des langues et des cultures où chacun se débrouille avec ses moyens et selon ses besoins sans que les leçons de l’école primaire y soient pour beaucoup. C’est bien vu. Sylvain Besson rend hommage au sens pratique des Suisses. Mais il fait l’impasse sur leur utopie.

Lire aussi notre éditorial: Un problème des langues en Suisse? S’il existe, il est romand

Il appelle «fallacieux» «le mythe d’une Suisse dont chaque citoyen parlerait les autres langues nationales avec aisance grâce à l’école.» On le voit bien, il n’aime pas les mythes, fallacieux par nature. Les Suisses ne parlent évidemment pas les trois langues nationales et encore moins avec aisance, c’est vrai. Mais ce qui est encore plus vrai, c’est qu’ils aiment à croire qu’ils devraient ou pourraient les parler car c’est ainsi qu’on est un bon Suisse. Les personnalités dotées de ce talent suscitent d’ailleurs l’admiration, elles méritent bien du pays.

L’ignorance des langues nationales n’empêche pas les Confédérés de dormir mais elle n’en est pas moins considérée comme un handicap non soigné qui, lorsqu’il est exposé, provoque chez la personne atteinte une dose de mauvaise conscience. Elle s’excuse.

Le multilinguisme, pratiqué ou rêvé, appartient en propre à l’idéal suisse, un pays de trois cultures – et quelles cultures je vous en prie, la germanique, la française et l’italienne, auxquelles on a même ajouté la romanche. Un formidable appareillage technique, bureaucratique, politique et financier est mis au service de cet idéal, dans les institutions fédérales et dans les cantons. L’enseignement des langues nationales depuis l’école primaire en fait partie. Il n’est pas des plus efficaces, hélas, du point de vue des résultats; il empiète sur d’autres enseignements indispensables mais il revêt une signification canonique: chaque enfant, en Suisse, doit être introduit dès le premier âge à l’archétype helvétique de la nation multiculturelle unie par la volonté libre de chacune de ses parties.

Pour son droit d’entrée dans cette utopie nationale, l’élève est invité à consentir des efforts de temps, pris sur d’autres plaisirs, et des efforts d’intelligence, pris sur d’autres disciplines plus immédiatement valorisantes. La répression de la paresse et des préférences sont les conditions scolaires de la sécurité politique de la nation suisse. La Thurgovie (blochérienne) a failli au respect de ce commandement. Les critiques qui pleuvent sur elle sont celles qu’on adresse au viol d’un tabou.

Sylvain Besson a raison de dire que la Suisse a des problèmes plus importants que l’enseignement du français à l’école primaire en Suisse alémanique. Il a tort de ne pas voir que le viol banalisé d’un tabou n’est pas le début d’un autre monde.

Imaginons: le conseiller fédéral chargé de la culture ne réagit pas. Aucun cercle dans ce milieu pratique qui méprise les mythes fallacieux ne réagit. Le français disparaît des écoles primaires alémaniques et l’allemand des écoles primaires romandes, remplacés par l’anglais. De «langues nationales» obligatoires, l’allemand, le français et l’italien sont vus de part et d’autre de la Sarine et du Gothard comme des encombrements inutiles! On racontera comment la «cohésion nationale»? On décrira comment la «nation de la volonté»? La fiction disparue, l’imaginaire remplacé par la vérité pratique, quel sera le poids durable de la réalité?

Je ne suis pas personnellement attachée à la reproduction du passé comme source unique du futur et je suis sûre que chaque époque trouve sa façon propre de l’inventer. Mais il est certain que l’abandon du «mythe fallacieux» de la Suisse multilingue par l’école, s’il se réalise, implique un changement très profond de la fiction nationale qui soutient la Confédération.

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