Revue de presse

Abdelaziz Bouteflika de retour en Algérie, que va-t-il se passer?

Les dirigeants semblent tout faire pour que l’armée prenne le pouvoir à Alger. Mais attention, disent les médias, car dans ce domaine, «les mauvais exemples sont légion»

Qui aurait imaginé cela il y a près de soixante ans? En 1962, rapportait le Journal de Genève, le ministre algérien des Affaires étrangères avait alors reçu du général de Gaulle un message dans lequel le président de la République française adressait «au Conseil de la révolution et à son président les vœux de bonheur et de prospérité, au nom du peuple français». C’était à l’occasion du troisième anniversaire de l’indépendance.

Archives: Les articles sur Abdelaziz Bouteflika dans le «Journal de Genève», la «Gazette de Lausanne» et «Le Nouveau Quotidien» de 1961 à 1998

Le destinataire de ces lignes s’appelait Abdelaziz Bouteflika, il avait 25 ans, et il y a fort à parier que peu imaginaient alors en effet qu’on parlerait encore de lui en 2019, même s’il a complètement disparu de l’espace public depuis sept ans. Mais le président a donc regagné l’Algérie ce dimanche, où il fait face à une contestation inédite en vingt ans de pouvoir suprême, à l’issue de deux semaines d’hospitalisation en Suisse pour des «examens médicaux». Son retour, que laissait supposer l’atterrissage sur une base militaire au sud d’Alger d’un appareil aux couleurs algériennes ayant décollé de Genève, a été confirmé officiellement par la présidence algérienne. Des images de la télévision d’Etat ont montré un convoi de voitures noires quittant l’aéroport, rapporte Al-Jazira, relayée par Courrier international.


Les dernières infos:


Dans la capitale, des milliers de lycéens défilaient encore contre la candidature à un cinquième mandat que brigue Abdelaziz Bouteflika, le 18 avril, et une partie du pays a suivi un appel à la grève générale lancé sur les réseaux sociaux. Ils scandaient «Makach el Khamssa ya Bouteflika», littéralement «tu n’auras pas de cinquième mandat». C’est ce qu’indique le site d’information Algerie-Focus.com, qui a fait le tour du pays pour montrer l’ampleur du mouvement de désobéissance civile.

Jusque-là, la contestation s’est limitée «à des marches pacifiques qui ont émerveillé tout le monde»: «Vendredi passé, […] il n’y a presque eu aucun incident. Passer à une autre forme d’action suscite forcément des craintes. Qu’en sera-t-il du sort du mouvement et surtout du quotidien des gens?» s’interroge le site d’information TSA-Algerie.com. «Le taux de suivi du mot d’ordre est globalement mitigé, ajoute-t-il. Sur les réseaux sociaux, les appels à ne pas aller vers ce moyen de lutte extrême se multiplient [aussi].»

Ces conseils de prudence «émanent de personnalités fortement impliquées dans le mouvement de contestation», comme le journaliste Hafid Derradji ou l’avocat et défenseur des droits de l’homme Mustapha Bouchachi, «qui a fait part de sa crainte de voir la désobéissance civile diviser le peuple, jusque-là uni que ce soit autour des objectifs ou des moyens d’action». Ce dernier a usé du même terme en expliquant au HuffPostMaghreb.com qu’il craignait que la désobéissance civile et la grève générale «ne divisent les Algériens»:

Il faut être dans un processus d’apaisement, de non-violence afin de ne pas créer des situations de panique. Des forces peuvent pousser au pourrissement et justifier d’éventuelles mesures exceptionnelles [de la part du pouvoir en place]

El Watan s’interroge pour sa part «sur le silence du pouvoir algérien», dit encore Courrier int'. «Intrigante posture. Mise-t-il sur l’usure de l’insurrection citoyenne? Il serait illusoire que de croire à un affaiblissement de la mobilisation. C’est l’inverse qui se passe. Non seulement elle ne faiblit pas, mais elle prend de l’ampleur et de nouvelles formes, souligne le quotidien algérois, qui met en garde contre un risque d’éclatement, car l’exaspération qui saisit la société est sans commune mesure.»

Et de poursuivre: «En l’absence des institutions politiques habilitées normalement à agir sur les événements», c’est aujourd’hui de «l’institution militaire» qu’est attendue «une démarche salvatrice». Le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, a d’ailleurs assuré que l’armée et le peuple algériens partageaient les «mêmes valeurs» et une «vision commune» de l’avenir.

«Un choix historique»

Faut-il vraiment s’en réjouir? Il y a une semaine, le correspondant radio en Afrique du Nord de Deutschlandfunk, cité par Eurotopics.net, avait «l’impression» que les dirigeants algériens faisaient «tout pour que la situation s’aggrave au point que l’armée finisse par prendre le pouvoir. Par être obligée de prendre le pouvoir, comme les généraux nous l’expliqueront alors.» «Elle se trouve devant un choix historique», aux yeux de Libération. Or, dans ce domaine, «les mauvais exemples sont légion». Et d’autres échafaudent un scénario complotiste:

En Egypte, par exemple, France Inter rappelle que l’armée «a laissé le raïs s’effondrer» et les citoyens «s’épuiser dans la révolte et les pénuries». De facto, après le règne de Moubarak, «elle n’a jamais perdu ni une caserne, ni une usine et à la fin, elle a ramassé la mise. C’est probablement ce que les militaires et les forces de sécurité algériennes ont en tête: ne pas tirer sur la foule pour ne pas se l’aliéner, se réserver la possibilité de faire chuter le clan Bouteflika, […] mais préserver ses intérêts.»

«La tentation est forte» de penser que l’Armée de libération nationale, «née de la guerre de libération, a créé l’Etat algérien. Généralement, c’est le politique qui veille à la création d’une armée, qui dessine ses contours et décide qui la dirige. Mais ce n’est pas le cas de l’armée algérienne qui, forte d’une légitimité révolutionnaire et historique, a toujours revendiqué la primauté du militaire sur le politique», détaille Hasni Abidi, chercheur à l’Université de Genève», pour Libé. […] «Lorsque s’émiette la classe politique, et que se fait jour un déficit institutionnel, c’est elle que les Algériens perçoivent comme la seule institution disciplinée et organisée, comme l’acteur crédible qui devient arbitre. «Certes, Bouteflika a été coopté par l’armée, mais c’est un président civil. Les militaires ne sont plus les seuls maîtres», juge-t-il.

Une «maturité politique»

Autre point de vue dans L’Humanité, qui célèbre le renouement «avec les idéaux de justice sociale et l’esprit de l’indépendance […] Plus de doute: ce qui se déroule en Algérie ressemble, désormais, à un mouvement de masse de type prérévolutionnaire. La démonstration du peuple […] dépasse de loin tout ce que le pays a connu depuis trente ans.» La Croix, elle, juge que «plus d’un demi-siècle après son indépendance, le pays a acquis une maturité politique lui permettant de chercher une voie vraiment démocratique de développement». Quant à la droite française, elle a déjà récupéré les manifestations à Alger:

Publicité