D'habitude les maquisards attaquent le soir. Entre 22 et 23 heures, à la faveur de la lumière du premier quartier de lune. Ensuite l'obscurité les cache, les protège, pendant leur fuite dans la brousse jusqu'en Guinée-Bissau, voisine de quelques kilomètres. Le 11 avril, ils ont dérogé. C'est à 7 heures du matin qu'ils sont passés à l'attaque, sur le poste de Saré Wali. Bilan officiel, toujours selon l'armée sénégalaise: dix-huit morts. Trois militaires et quinze indépendantistes casamançais.

En Europe, on avait presque oublié cette guérilla qui dure depuis une vingtaine d'années. Au Sénégal, et bien sûr encore plus en Casamance, elle est omniprésente. Abdoulaye Wade, le nouveau président, un ancien opposant élu le 19 mars, pour la première fois en Afrique à la faveur d'un scrutin sans trucage et sans violence, a fait du règlement de la question casamançaise sa priorité numéro un. On peut le comprendre: véritable paradis sur terre, la Casamance, avec ses beautés et sa douceur de vivre, est potentiellement par la pêche, l'agriculture et surtout le tourisme, la région la plus riche du Sénégal. Mais le retour au calme est encore loin d'être gagné. Trop d'enjeux économiques, trop d'intérêts différents. Trop de rancœurs et de frustrations accumulées aussi, sans doute.

«Diouf doit partir»

Au Sénégal, depuis l'élection d'Abdoulaye Wade, on ne jure plus que par le «sopi», ce changement tant attendu depuis l'indépendance, en 1960. La Casamance n'est pas passée à côté de cette lame de fond, portée par la jeunesse, qui a déboulonné les caciques du Parti socialiste au pouvoir. Ici aussi on a crié «ne dens Diouf» (Diouf doit partir), mais dans cette région frontalière de la Guinée-Bissau, séparée du reste du Sénégal par la Gambie, le «sopi» réclamé porte un autre nom, encore plus précis: la paix.

Cela fait dix-huit ans que cette région peuplée de 900 000 habitants (un dixième des Sénégalais) est agitée par une guérilla qui a déjà fait environ un millier de morts. Point de départ de cette rébellion séparatiste, la certitude de certains leaders casamançais que, lorsque l'indépendance du Sénégal a été négociée avec la France, une clause prévoyait que vingt après, aux environs de 1980, la Casamance devrait à son tour prendre son autonomie. Les premiers incidents remontent donc au début des années 1980, ce qui a coïncidé avec l'arrivée au pouvoir d'Abdou Diouf, successeur désigné de Léopold Sédar Senghor.

A l'époque un curé, l'abbé Diamacoune, installé à Ziguinchor, la capitale de la Casamance, écrit aux autorités sénégalaises pour leur rappeler la volonté d'indépendance de la région. Il formule déjà ce qui sera le leitmotiv de son action et de celle du mouvement qu'il anime, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC): «La Casamance est avec le Sénégal, pas dans le Sénégal.»

Pas de réponse, premiers troubles. Le 26 décembre 1982, des milliers de personnes sorties de la brousse envahissent Ziguinchor. Sur le palais du gouverneur, elles amènent le drapeau sénégalais et hissent le drapeau blanc de la rébellion. Les manifestants sont sans armes, mais la répression est fulgurante. Deux jours après, l'abbé Diamacoune, arrêté, effectue son premier séjour en prison. Un an plus tard, le 18 décembre 1983, Ziguinchor est de nouveau envahie. Cette fois il n'y a qu'un millier d'hommes, mais ils sont armés. De vieux fusils, de lances, de flèches. Selon un journaliste local, présent sur les lieux, on a relevé, après les affrontements entre rebelles et armée, plusieurs centaines de morts. Les assaillants se retirent de la ville. Certains s'enfuient dans la brousse. La guérilla casamançaise est née.

Au départ, ils ne sont que quatre-vingts, pour quelques-uns possédant une solide formation militaire héritée de leur passage dans l'armée française, à avoir fait le choix du maquis. Aussi ne se montrent-ils guère entreprenants. Pendant une dizaine d'années, les guérilleros casamançais se font oublier dans la brousse épaisse où ils édifient de véritables petits villages. Les Diolas, qui peuplent majoritairement la Casamance, ont une réputation de bons guerriers. Nul colonisateur, qu'il soit Français, Portugais ou Anglais, n'a jamais réussi à dompter vraiment la Casamance. Les maquisards de la brousse, ceux du Front Sud qui jouxte la Guinée-Bissau, mettent à profit ces quelques années pour se doter d'une véritable formation militaire, s'équiper et développer leur réseau de soutien parmi la population.

En 1990, ils sont rejoints dans leur combat par un deuxième front, le Nord, qui s'installe dans le maquis entre le fleuve Casamance et la Gambie. Quand les actions reprennent, au début des années 1990, la situation a déjà beaucoup changé. A la faveur de troubles en Guinée-Bissau, grâce aux munitions abandonnées par les Portugais après leur retrait du pays et qui leur sont fournies par des trafiquants, les rebelles sont désormais équipés de kalachnikov et autres armes lourdes. Dans la brousse, ils ont été rejoints par des jeunes en proie au chômage, victimes de la crise économique.

Par sa répression brutale, et parfois aveugle, l'armée sénégalaise a aussi poussé de nouveaux combattants à rejoindre les maquis. Les affrontements sont alors terribles. L'armée tombe dans des guets-apens, elle est décimée par des raids éclairs menés par de petites troupes d'une vingtaine d'hommes qui ne laissent jamais leurs blessés sur place, de peur qu'ils soient interrogés et qu'ils puissent parler. Ce sont parfois vingt ou trente militaires qui perdent la vie dans ces accrochages. Le gouvernement sénégalais, qui ne peut accepter que les troubles persistants fassent fuir les touristes et leurs devises de ce paradis terrestre, ouvre alors des négociations avec le MFDC et son principal représentant, l'abbé Diamacoune.

Des-cessez-le-feu sont signés, en vain. Les combats continuent. Le Front Nord, lui, arrête rapidement les hostilités. La présence, dans les îles autour de Kafountine, de vastes champs de marijuana explique peut-être que dans cette partie de la Casamance on préfère le calme plus propice aux affaires. Inutile d'attirer un trop gros déploiement militaire dans des lieux où l'on souhaite cultiver et trafiquer en paix. Le Front Sud, lui, en dessous de l'axe Kolda-Ziguinchor-Cap Skirring, se refuse à tout compromis. Un de ses chefs militaires, Salif Sadio, ne reconnaît de fait plus du tout l'autorité de Diamacoune, et ne respecte pas ses appels au calme.

Salif Sadio, qui commande peut-être environ 800 hommes, agit depuis son camp retranché en Guinée-Bissau, où il bénéficie du soutien et de la protection d'un puissant général, Ansumane Mané, qui, à la faveur d'un coup d'Etat, a chassé Vieira, l'ancien président corrompu.

Dans ce climat de violence endémique, le touriste était jusqu'alors protégé. Mais la confusion régnant dans la région a modifié cet état de fait. En 1995, quatre Français disparaissent dans la brousse. On a depuis retrouvé leur véhicule. Eux, jamais. Et les responsables de leur disparition restent totalement inconnus. Il y a un an, un car de Sénégal Tour est attaqué, ses occupants totalement dépouillés de leurs biens. Deux des assaillants ont été arrêtés et fusillés dans les quarante-huit heures suivant l'attaque. Ce châtiment expéditif est en général réservé à des militaires fautifs, l'armée préférant garder en vie, pour les interroger, les rares rebelles qu'elle parvient à capturer. Il semble donc que ce soit des militaires en rupture de ban qui soient à l'origine de cette agression. Une constatation qui ne fait qu'ajouter à la confusion régnant sur l'origine des exactions.

En début d'année, à la faveur du rapatriement d'une partie des troupes déployées en Casamance sur Dakar, où l'on redoutait des troublés liés à l'élection présidentielle , les attaques ont repris de plus belle. Sans que l'on sache très bien qui en est à l'origine. Entre Ziguinchor et Cap Skirrring, cette zone de rêve pour les touristes européens, la route est quotidiennement le théâtre de nouveaux assauts. Sept points de contrôle militaire sur les cinquante kilomètres du parcours sont censés y assurer la sécurité. Mais, grâce à l'épaisse forêt, peuplée d'essences rares en voie de disparition dans l'Afrique de l'Ouest, des petits groupes bien cachés peuvent soudain sortir des buissons, arrêter les voitures, cars ou taxis-brousse et rançonner leurs occupants.

Ces «coupeurs de route» ne paraissent pas être issus des maquis du MFDC, à moins qu'il ne s'agisse de petites troupes en déshérence coupées de leurs chefs par le redéploiement de l'armée sénégalaise qui a rétabli des bases dans la brousse. Ce pourrait être aussi de simples bandes de pillards armés ou des mercenaires perdus, remontés du Nigeria ou de Sierra Leone qui trouvent dans ces attaques de quoi subsister quelques temps.

Quels qu'ils soient, ces coupeurs de route ont fini d'épuiser une population qui en est la première victime. L'attaque contre un couple de touristes, dans son hôtel à Cap Skirring, puis quinze jours plus tard, celle contre un bus d'un tour-opérateur français ont achevé la Casamance.

Razzias de pillards

Depuis le mois de février, les touristes ne viennent pratiquement plus à Cap Shirring, où les tours opérators préviennent leurs éventuels clients que les excursions organisées dans la brousse ou les bolongs, ces bras de mer qui enlacent le fleuve Casamance, sont supprimées. La jeunesse de Kabrousse, de Diembereng, du Cap ou de Karabane, qui trouvait auprès de ces touristes de quoi aider à nourrir ses familles nombreuses, plus encore que dans le reste du Sénégal, espère que le nouveau président va pouvoir au plus vite ramener la paix. Les paysans, qui ont dû fuir leurs villages pour éviter les champs et les rizières minées, ou les razzias de pillards venus faire main basse sur leur bétail et enrôler de force de jeunes combattants, ont trouvé refuge à Ziguinchor. Les derniers combats près de Kolda, dont l'un des enjeux est le contrôle de la récolte des pommes d'anacardier d'où sera tiré le «sumsum», ce vin qui rend fou, ont encore attiré à Ziguinchor de nouveaux réfugiés.

C'est peut-être dans cette ville écrasée de soleil, exhalant toujours son passé colonial au bord du fleuve Casamance que l'on peut réaliser à quel point la population locale n'aspire plus qu'à la paix. Le 4 avril dernier, jour de la fête nationale sénégalaise, c'est par milliers que les habitants sont venus assister au défilé de l'armée. Même si, la veille, dans les environs de Ziguinchor, on avait encore pu entendre des échanges de coups de feu. En fait la guérilla semble aux abois, et ses chefs militaires donnent l'impression de faire monter la pression avant de passer aux inéluctables négociations que tout le monde attend ici.

Ces prochains jours, Abdoulaye Wade devrait venir en personne à Ziguinchor, au retour d'un voyage en Guinée-Bissau, étape incontournable pour enclencher le processus de paix. Ce sera là son premier déplacement officiel en tant que nouveau président. Aux Casamançais il a déjà donné un gage de sa volonté d'aboutir. Pour la première fois, un Diola a été nommé ministre de la Défense. Le «sopi» sénégalais est en route. En Casamance, son objectif est la paix.

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