Au journaliste du Wall Street Journal qui insistait, il a accordé une interview. La rencontre a eu lieu durant la pause de midi, au bar à nouilles chinoises du casino qu’il dirige à Reno, Nevada. Abdulfattah Jandali, père génétique de Steve Jobs, a livré quelques précisions sur le ratage familial qui a présidé à la naissance du créateur du Mac. Il n’a pas simplifié la donne.

Jusqu’ici, par sa biographie autorisée, on savait Steve Jobs né de deux étudiants de l’université du Wisconsin mais élevé par deux modestes et chaleureux parents adoptifs californiens, Paul et Clara Jobs.

Les circonstances de l’abandon restaient peu claires. Abdulfattah Jandali raconte: lui-même, né musulman à Homs en Syrie, étudiait les sciences politiques à Madison. Son amie Joanne Schieble (aujourd’hui Simpson), orthophoniste en herbe, est tombée enceinte, mais son père «n’approuvait pas leur union». Elle est partie à San Francisco et quand elle est revenue, le bébé était né et donné à l’adoption.

Peu de temps après, le père de Joanne meurt. Le couple se marie et part en Syrie, où Abdulfattah vise une carrière de diplomate. La situation politique contrarie ses projets et il devient cadre dans une raffinerie de pétrole. Sur quoi Joanne, qui supporte mal la vie en Syrie, décide de rentrer en Californie. Elle est enceinte. Mona naît à Green Bay.

Jandali revient alors lui aussi aux Etats-Unis. Il enseigne dans différentes universités sans parvenir à construire une carrière académique. Il finit par se recycler dans la restauration à Reno. Divorcé de sa femme, père absent pour sa fille.

Bien plus tard, Steve Jobs engage un détective privé pour retrouver sa mère et sa sœur. Il les revoit. Mais de son père, il ne parle jamais: effacé de son disque dur. Comme si tout était de sa faute.

Je m’interroge: le premier rejeté de l’histoire, n’est-ce pas lui, le gendre impossible, arabe et musulman? Avant de signer les papiers pour l’adoption, Joanne lui a-t-elle seulement demandé son avis? Et doit-il seul porter le blâme de n’avoir jamais su trouver une vraie place auprès d’elle? Mais surtout: comment Steve Jobs, l’homme de toutes les curiosités et de toutes les remises en question, a-t-il pu se lever le matin durant tant d’années sans mourir d’envie de courir voir ce type pour en avoir le cœur net?

Apprenant sa maladie en même temps que sa filiation, Abdulfattah Jandali lui a envoyé, par courrier électronique, des vœux de guérison. Il n’aurait pas su quoi dire d’autre, avoue-t-il. L’homme à la pomme a-t-il répondu? Certainement pas, dit un proche de la famille. Deux fois, brièvement, corrige le père avorté. Le temps a-t-il manqué au malade pour faire le pas suivant?

Steve Jobs chérissait les interprétations biographiques rétrospectives, où les épreuves se transforment en opportunités. S’il n’avait pas quitté l’université, disait-il, le Mac n’aurait pas été ce qu’il fut. Ou n’aurait pas existé du tout? Or, il a interrompu ses études pour sauvegarder les économies de Paul et Clara. Traduisez: s’il n’avait pas été abandonné à la naissance, le monde devrait se passer de iMac et de iPhone.

Et s’il avait rencontré son père, que craignait-il qui puisse se passer? Quel étrange goût d’inachevé pour une trajectoire aussi limpide. C’est comme une pomme à moitié croquée.