il était une fois

Les absentes de l’histoire suisse

Une polémique a surgi autour de la série historique que diffuse ce mois-ci la télévision suisse: aucun épisode ne mettant en valeur une figure féminine, des femmes refusent de s’y reconnaître. Est-ce bien raisonnable?

Il était une fois

Des femmes suisses se plaignent: les figures marquantes du récit historique national choisies par la télévision pour combler «une demande d’histoire» sont toutes masculines. La série diffusée en ce mois de novembre explore le geste de Werner Stauffacher, le vainqueur de Morgarten, Hans Waldmann, le maire de Zurich, Nicolas de Flüe, l’ermite prophétique, Guillaume-Henri Dufour, le premier général suisse, Alfred Escher, le constructeur du Gothard, et Stefano Franscini, le premier conseiller fédéral de Suisse italienne. Les quotas régionaux de héros sont respectés, mais oups, il manque les héroïnes. Les plaignantes ne se reconnaissent donc pas dans «cette histoire d’hommes». Les producteurs de la série résistent: «A l’époque», se lamentent-ils, les femmes ne jouaient pas de rôles dirigeants. Vous avez mal cherché, objectent les accusatrices, têtues.

Un petit essai de Pierre Bergougnioux éclaire cette polémique*. L’écrivain rappelle que l’écriture, apparue vers le quatrième millénaire, a servi à marquer sur un support solide les transactions matérielles – inventaires, commerce d’esclaves, testaments – quand elles se sont intensifiées au-delà des capacités de la mémoire. Dans les premiers empires de l’Antiquité, l’écriture fixait l’ordre hiérarchique. Ce sont les signes «roi», «grand», «fils» qui ont été découverts dans les inscriptions de Persépolis. Dans celles de Béhistoun, en Iran, on lit en trois langues les conquêtes de Darius. Mille ans plus tard, un scribe sumérien écrivait les aventures de Gilgamesh, roi d’Uruk, en quête d’immortalité.

L’écriture, dans les premiers temps, exigeait un apprentissage prolongé, réservé à des techniciens. Ceux-ci avaient pour principal sujet les «exploits» (étymologiquement: ce qui demande à être expliqué) de la caste guerrière, dont les héros abandonnaient aux narrateurs le soin de leur donner une dimension «légendaire» (étymologiquement: ce qui doit être lu.) Des âges se passaient entre l’événement et son récit: trois siècles entre la prise de Troie par les Achéens et l’Odyssée d’Homère; trois cents ans entre la bataille de Roncevaux et la Chanson de Roland. Détaché de l’événement, le poète, le scribe ou le chroniqueur avait le loisir de l’ornement, de la réinterprétation, de la «littérature».

Dans les sociétés orales primitives, l’homme ordinaire possédait l’intégralité de la culture de son groupe, il maîtrisait tous les gestes nécessaires à son existence physique, ainsi que les mythes qui l’expliquaient. Tandis qu’à partir de l’écriture, l’homme des sociétés historiques s’est vu doublement aliéné: matériellement, puisqu’avec l’esclavage et le servage généralisé, le produit de son travail lui échappait, et symboliquement, puisque le sens était confié aux techniciens de l’écrit, qui stockaient sur des tablettes ou des parchemins l’information à laquelle il n’avait plus accès.

Révolution humaine inouïe qui brisait les limites naturelles de la mémoire et libérait les ressources de la pensée, l’écriture instaurait en même temps l’inégalité. «Le texte d’Uruk, dit Bergougnioux, annonce pour quatre mille ans la teneur du récit historique. Il ne retiendra, de la vie des hommes, que celle de la noblesse foncière. Des tribulations de Gilgamesh au pays des eaux mortelles aux intrigues et aux tensions de la société curiale consignées par Saint-Simon, le personnel des épopées, tragédies, odes au prince et oraisons funèbres se recrute, à peu près exclusivement chez les propriétaires des moyens de production, des esclaves, de la terre.»

Les premiers siècles de l’histoire suisse appartiennent à cette culture du récit, même si les paysans sont libres et l’ambition des héros réduite à des dimensions communales. Comme ailleurs, le décalage de temps entre l’événement et sa narration laisse au chroniqueur tout loisir de réinventer ce qui s’est passé, de réarranger la séquence des faits dans une prose dont il cherche à assurer le succès, à l’abri du regard des témoins disparus depuis longtemps. L’auteur valorise les traits propres à flatter les pouvoirs du moment, écarte ou ignore les autres. Si des femmes ont joué un grand rôle, rien n’imposait de le mentionner. Bien malin serait le détective capable de dénicher plus que la Mère Royaume dans les cartons de l’archive nationale.

Plus tard, grâce à l’école, l’accès d’un plus grand nombre aux arcanes de l’écrit a infligé aux textes anciens l’épreuve de la vérité. Le temps entre l’action et son récit s’est raccourci. L’histoire a été rendue à ceux qui la font. Exit Leurs Excellences et le discours pompeux qui leur était prêté, bienvenue aux artisans, aux marchands, aux industriels. Bienvenue aux ouvriers. Et voici bientôt les ouvrières. Les institutrices. Les infirmières. Elles n’ont pas encore le droit de vote, mais une part dans le revenu national brut. Elles sont visibles, donc vues. Citoyennes maintenant, coresponsables du présent et de l’avenir du pays, leur absence dans le récit du passé apparaît comme une anomalie.

La mémoire de la plupart des peuples européens contient son lot de reines, de mères, filles ou épouses de rois, de cours remplies d’intrigantes honorées d’une biographie. Les Suisses se font une vertu – plus: une identité – de n’avoir pas eu à en entretenir. Leurs patriciens ne leur prenaient pas tout. Ils n’ont pas eu de quoi payer des châteaux pour la gloire de leurs femmes, faut-il s’en plaindre?

Ce qui reste de l’histoire nationale ancienne, c’est ce qui a été écrit pour être lu, la «légende». On n’adhère plus aux légendes, on les révise, on les autopsie, mais elles n’en font pas moins de bons spectacles de cinéma.

* Pierre Bergougnioux, Le Style comme expérience , Editions de l’Olivier, 2013.

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