Opinion

Abus sexuels à l'école: la ronde des directeurs

OPINION. L’institution scolaire doit tout mettre en œuvre pour éviter de nouvelles victimes d’abus sexuels par des professeurs, écrit la militante féministe Coline de Senarclens. Elle épingle les propos de deux anciens directeurs d’école, en lien avec l’affaire Ramadan

Mon texte était prêt à être publié. J’y fustigeais Jean-Michel Bugnion, directeur du Cycle d’orientation des Voirets (ou j’ai été scolarisée) de 1999 à 2013 et actuel député au Grand Conseil, pour un billet sur son blog, non pas à propos mais en écho de l’affaire Ramadan. Il nous y explique que les relations de séduction entre élèves et enseignant-e-s sont normales, qu’elles participent de la qualité de l’enseignement, que le contexte post-68 y est également pour quelque chose et que les victimes ne sont pas des anges. De quoi filer froid dans le dos aux anciennes élèves comme moi ainsi qu’aux parents. Et rassurer les enseignants qui entretiendraient des relations ambiguës avec des élèves.

Dans un moment comme celui-ci, où l'on apprend qu’on savait des choses, mais pas suffisamment pour agir, qu’au niveau du Collège de Saussure comme du DIP, des «rumeurs» circulaient sans pour autant permettre de lancer une procédure, sortir un tel billet semble au mieux de mauvais goût, au pire dangereux. Dans un moment où l’on comprend que l’institution scolaire n’est pas en mesure de protéger les élèves contre des abus, philosopher sur les rapports de séduction naturels et «positifs» est pour le moins douteux.

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Le code pénal est pourtant clair

Or, hier nous apprenions qu’un autre directeur, M. Jean-Jacques Forney, a joué un rôle clé dans la clémence dont a bénéficié Ramadan à l’époque. Il était directeur du Collège de Saussure quand un élève est venu prévenir la direction que le «brillant professeur» entretenait des relations sexuelles avec des élèves. Il a confronté Ramadan, celui-ci a nié, il l’a cru et l’a mis en garde. La franche camaraderie masculine. Fais attention Tariq, si tu te fais choper, ça va chauffer pour tout le monde.

Les personnes scolarisées sont en droit d’arriver sur les lieux de scolarité sans craindre de s’y faire abuser

Il convient donc de faire quelques rappels. L’art. 187 du code pénal fixe la majorité sexuelle à 16 ans pour autant que la différence d’âge entre les personnes impliquées soit de 3 ans au plus. L’art. 188 interdit les actes sexuels sur des personnes dépendantes de 16 à 18 ans. La relation scolaire fait partie des liens de dépendance cités dans le texte. En gros, les relations sexuelles entre mineur-e-s et enseignants sont proscrites. M. Bugnion nous le rappelle dans son billet, mais ne semble pas en tenir compte quand il met sur le même plan les personnes mineures et les adultes.

Le code pénal dit notamment une chose: les adolescentes sont des adolescentes. Si elles commencent à avoir des formes qui les font passer pour des adultes auprès de certains hommes, elles restent des enfants du point de vue de la loi et de la morale. Si elles draguent des enseignants, si elles tombent amoureuses d’enseignants, si elles font des propositions inappropriées à des enseignants, même si «l’archétype de la Lolita occupe souvent une place importante dans les fantasmes masculins» (sic), les adultes restent des adultes en charge. C’est à eux qu’incombe la responsabilité de gérer la situation, et ils sont (ou devraient être) outillés et entourés pour y faire face. En aucun cas le comportement des jeunes filles MINEURES ne peut être mobilisé pour excuser ou minimiser des abus. Et qu’un (ancien) directeur de cycle dise le contraire est extrêmement inquiétant.

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Crise de confiance

Autre rappel d’importance. Les parents n’ont pas le choix de confier leurs enfants à l’institution scolaire, c’est obligatoire. Les élèves n’ont pas le choix de se soumettre à l’institution et à ses règles, il n’existe pas de démocratie dans ce domaine. Nous nous en remettons toutes et tous totalement aux lieux d’enseignement, et à la direction qui donne le la. Et ceux-ci sonnent particulièrement faux dans un moment où une crise de confiance apparaît inévitable.

Deux directeurs, deux problématiques. M. Forney, il y a vingt ans, s’est fait rouler par un homme charismatique, il le regrette aujourd’hui, mais les faits sont graves. M. Bugnion tient des propos ambigus sur les relations entre élèves et enseignants et sur la responsabilité des élèves. Il le fait, aujourd’hui, dans un contexte où l’institution scolaire montre des signes évidents de faiblesse vis-à-vis des abus. C’est encore plus grave.

Il appartient maintenant à l’institution scolaire de réagir clairement. De prendre des mesures, de gérer, de former et de mettre tous les moyens requis à disposition afin d’éviter que de nouvelles victimes ne viennent grossir les rangs des enfants qui ont grandi trop vite. Les parents et les personnes scolarisées sont légitimement en droit d’arriver sur les lieux de scolarité sans craindre de s’y faire abuser sous l’œil compréhensif de la direction.

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