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«Accident de personne»

David Collin, écrivain, éditeur, producteur et réalisateur à la Radio romande, se trouvait sur le quai 1 de la gare de Lausanne le 4 décembre à 19h20, quand un homme s’est jeté sur les rails à l’arrivée du train. Il raconte, de façon très personnelle, ce qu’il a ressenti durant les minutes qui ont suivi ce drame

Il n’y a plus de je quand tu vois disparaître devant toi un corps happé par sa propre solitude, par l’impossibilité de résister à la chute. Tu disais un jour qu’il fallait «sauter», mais tu parlais de la vie, du risque de s’engager dans un refus, de geste qui consiste à se lancer dans un acte, à jouer sa vie pour la vie, à franchir le pas pour grandir et faire grandir. Mais aujourd’hui, un être humain a sauté devant la masse compacte d’un train rouge qui hurlait de frayeur face à la foule tétanisée.

L’instant qui suivit, et qui parut s’enliser dans toutes sortes de moments présents vains et abandonnés sur place, la gare se figea comme une horloge cassée. Et puis des retours. Des souvenirs qui reviennent en arrière. Le cerveau qui tente de saisir l’implacable vérité, la complexité des sons entendus, des images entrevues, de ce qu’on ne se souvient même plus d’avoir vu, de ce qu’on n’est pas sûr d’avoir vécu. Un moment présent, trop présent déplace un temps qui ne semble plus compter. D’abord, un bruit sourd, un corps jeté contre une carcasse de métal, heurté. Comme si on te balançait toi-même violemment contre une porte fermée. Un bruit couvert par le désespoir hurlant du train qui freine brutalement. Et là, tu imagines les passagers de l’intérieur du train qui tombent de leur siège, qui prévoient le pire dans le fracas d’un genou contre un bras, dans le réflexe d’une main qui se tord pour amortir le choc.

Mais il n’y a rien à amortir dans ce que tu ressens dans la seconde qui suit. Dans la seconde qui ne bouge plus, inerte, comme les corps surpris par le bruit sourd qu’ils ne voient pas, par ce choc que tu as rêvé, par cette pierre qui t’a manqué, par cet accident que tu as retenu à temps, par cette fin que tu as pressentie dans un faux pas, dans l’ultime geste que tu as frôlé de trop près, par cette voiture qui manqua de t’écraser, par cet animal qui aurait pu te laisser pour mort. Sur le quai de la gare, tu as senti ce bruit sourd traverser ton corps. Et il faudra des heures pour qu’il cesse de presser ton ventre, d’écraser ton plexus solaire. Le drame est ailleurs, mais il est aussi collectif. Des boules au ventre, des corps pliés, des voyageurs choqués. Dans la seconde qui ne vient plus, qui semble revenir continuellement sur elle-même, incapable d’envisager le moment, une foule chaotique court vers l’incident. Vers l’incendie. Car ici tout brûle. Des flammes invisibles dévorent les esprits. Les larmes coulent peu à peu sur des corps qui se consument. Qui réalisent à peine ce qui vient de se passer. Et là, quand tu apprends que des courageux ont voulu retenir le geste fatal, qu’ils ont peut-être donné leur vie pour ce sursaut impossible, qu’ils désespèrent sans doute de n’y être pas parvenus, tes jambes divaguent, et tu croises de jeunes visages en larmes, des gens qui courent dans tous les sens, des secours, des sauvés, des perdus, des isolés, des pressés qui ne savent plus pourquoi ils courent, et tu mesures l’ampleur de ce corps absent qui occupe tout l’espace.

Et ton ami qui te demande si ça va? Qui te voit livide, blanc, incapable de reprendre tes esprits, de décrocher. Et toi tu ne t’en rends pas compte. Et tu penses à ceux qui ont tout vu, qui étaient autour, derrière, qui n’ont pas réalisé, à cet homme qui a couru dans ta direction dès les premières secondes, et qui a dit à la foule stupéfaite: n’y allez pas, n’y allez pas, il ne faut pas voir ça!

Tu revois dans l’instant sur le quai, dans le choc, le cri, les freins, cette foule qui recule, un pas en arrière, qui recule comme si le train allait s’écraser sur le quai, comme si les wagons allaient monter sur les voies, traverser la gare, faucher les voyageurs, anéantir les fondations, renouer avec les pires images de cauchemars de ton enfance et de ces derniers mois. Tu n’as plus de pensées. Vous êtes des dizaines ainsi. Tu fais un pas en avant pour comprendre, mais l’effroi te fait reculer trois pas en arrière. Tu te croyais plus résistant, tu n’es qu’un fétu de paille brisé par le souffle mortel d’un soir de décembre. Par l’incendie qui vient d’embraser les cœurs et les corps.

Une faille s’est ouverte dans le quotidien des pendulaires, de ces passagers quotidiens dont les mouvements réglés vers les entrées et les sorties, escaladent les escaliers, se bousculent et s’installent au même endroit sur le quai tous les jours, retrouvent leurs amis, attendent, regardent sur les autres quais les yeux dans le vide, plongent dans l’oubli de leur téléphone portable. Et là, soudainement, cette foule de passagers indifférents les uns aux autres se retrouve prise, solidaire malgré elle, attachée dans l’acte désespéré d’un homme qui les entraîne tous à terre, sous le train. Abattus. On change alors de niveau, on se trouve emporté dans une autre dimension. Et pire que tout: comme la plupart des témoins déboussolés par cette tragédie en un acte brutal, tu ne sais rien de ce qui s’est réellement passé. Mais étrangement, tu découvres que tu es vivant. Et que cet écart entre la disparition tragique d’un être et l’apparition vive de ton désarroi, de ton effroi, est la vie même qui te fait signe, qui t’ordonne de la saisir, de ne pas l’abandonner à la routine et à la distance. De renouer avec les êtres, de prendre conscience des liens, des corps, du vent, du froid. De ne pas tourner le dos à la vie.

David Collin est écrivain, éditeur, producteur et réalisateur à la Radio romande. Il se trouvait sur le quai 1 de la gare de Lausanne, le 4 décembre dernier à 19h20

Aujourd’hui, un être humain a sauté devant la masse compacte d’un train rouge qui hurlait de frayeur face à la foule tétanisée

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