Revue de presse

«Accidents de personne» sur les voies CFF: les usagers n’en peuvent plus

Le trafic a de nouveau été interrompu en début de soirée ce lundi entre Allaman et Nyon. Qu’en est-il vraiment des risques encourus sur cette ligne et que fait-on pour prévenir les suicides ferroviaires?

Après un cas en gare de Rolle, sur La Côte vaudoise, le 22 août dernier, un nouvel «accident de personne» est venu bloquer le trafic pendant plusieurs heures sur la ligne CFF Lausanne-Genève ce lundi en fin d’après-midi. Un train avec 450 personnes à bord était bloqué en gare de Gland (VD), interrompant puis perturbant la circulation des convois pendant une bonne partie de la soirée entre Allaman et Nyon. Il fallait s’attendre à des retards importants et à des suppressions de trains. Avec des pendulaires dont beaucoup avaient déjà dépassé le stade du bord de la crise de nerfs.

La situation s’est progressivement améliorée à partir de 20h45. Mais du coup, 20 minutes a publié, en marge de son court article relatant l’accident, un encadré indiquant que «selon Stopsuicide.ch, la problématique du suicide est un sujet complexe et multiple qui ne peut s’expliquer au travers d’une réponse unique. Cette association vise à briser le tabou qui englobe le suicide afin de réfléchir aux différents moyens permettant de mettre en œuvre une aide concrète destinée aux jeunes en souffrance.»

On le sait, la formule «accident de personne» utilisée dans ces cas dramatiques constitue la plupart du temps une expression détournée pour décrire un suicide ou une tentative de suicide sur les voies. Ce, sans compter cette tragique ambiguïté sémantique de «l’accident» qui n’est celui de «personne». Le quotidien 24 heures a justement enquêté et publie ce mardi une pleine page sur le sujet. Les chiffres varient peu ces dernières années, ce qui démontre que l’impression que ces tragédies se multiplient ne se vérifie pas. Selon l’Office fédéral des transports, qui inclut toutes les compagnies de chemins de fer suisses, on a dénombré «140 actes désespérés» se terminant par la mort de la victime et 14 blessés graves en 2017 sur le réseau suisse.

De leur côté, les CFF ont publié, le mois dernier, une étude intitulée «Suicide sur les voies ferroviaires». «Vu la souffrance humaine générée, tant chez les proches des victimes que chez le personnel des CFF ou la clientèle, un plan de mesures pour prévenir ces actes désespérés a été échafaudé dès 2013», indique le quotidien vaudois. Il s’agit pour les CFF «d’agir non seulement au niveau de la prévention, de la communication et de la formation de leurs collaborateurs, mais également sur le terrain, techniquement. Des patrouilles sont organisées, des modifications structurelles apportées comme la sécurisation des abords des gares à risque, à savoir les portions de voies hors des quais, la prise en compte de la thématique du suicide dans les projets de construction, et le montage de clôtures.»

Lire aussi: Les CFF veulent briser le tabou sur les «accidents de personnes» (09.09.2016)

C’est précisément «ce qui va se passer sur la ligne Villeneuve-Lausanne-Genève». Car les CFF ont localisé une série de sites dits «délicats» sur ce tronçon. Ils devraient commencer à y poser du grillage le printemps prochain. Il s’agit de «black spots» à «forte densité d’événements». Les futures barrières feront 1,20 mètre de haut dans la région de Lavaux, et 2 mètres entre Lausanne et Genève, sur 5 km de voies. En attendant, «des voix se sont élevées pour questionner sur le risque de report des accidents de personne en pleine gare, sous les yeux des autres usagers».

Pour l’heure, c’est une certaine fatigue des usagers qui se fait sentir, à l’instar de @fabfluckiger qui a poliment tweeté, lundi vers 18h30: «Coucou @RailService CFF, qu’il y ait des problèmes imprévus je le comprends très bien, mais serait-ce trop demander de donner quelques informations sur les raisons d’une interruption TOTALE entre Nyon et Allaman et d’imaginer des solutions de remplacement? Merci.» Mais le ton n’est pas toujours aussi mesuré et peut parfois, comme le 22 août dernier, révéler le côté sombre de l’espèce humaine:

Un autre pendulaire valdo-genevois relate qu’il a entendu dans le train lundi soir: «C’est la faute de La Métairie à Nyon, qui se trouve tout près des voies», voix accusant la clinique de psychiatrie et de psychothérapie bien connue. Il est vrai que les usagers de la ligne Lausanne-Genève ont l’impression que «ces suicides se produisent souvent entre Coppet et Morges». Le constat est «partagé», dit-il, que «ça devient gentiment insupportable». Personnellement, rien qu’en 2018, il dit avoir «eu droit à un suicide à Cornavin, un à Neuchâtel, un à Morges, et deux ou trois vers Nyon-Gland».

Pas de solution de substitution

Il fallait aussi observer, ce lundi, les réactions de dépit contre «ces incapables des CFF», ces colères, cette jeune fille angoissée, déchirante, en larmes à l’idée de manquer son avion à Cointrin alors qu’elle allait faire son baptême de l’air. Et puis ces bus des lignes régulières de CarPostal archibondés et surchauffés qui poursuivaient leur course selon l’horaire, sillonnant tous les villages du vignoble comme si de rien n’était, alors qu’un véhicule de la même compagnie stationnait inutilement en gare d’Allaman…

Lire aussi: Suicide sur des voies: «Cela arrive si vite. Nous sommes impuissants» (06.05.2015)

24 heures a également republié l’histoire poignante de Gloria, initialement racontée en 2015. «Elle s’était jetée sur les rails en gare de Lausanne» huit ans auparavant, y avait perdu une jambe. Elle constate que «des gens sont malheureux, et quand on a envie de mourir, de disparaître, de ne pas aller plus loin, le train est une solution assez radicale». «Terrible constat, incontestable», commente le journal lausannois, «qui dit bien à quel point toute prévention du suicide sur les rails est difficile, et combien la mission des CFF est honorable et compliquée».

Une «solution radicale»? «En moyenne, chaque année, 112 personnes se suicident sur le réseau ferroviaire exploité par les CFF, soit une tous les trois jours. En comparaison avec les autres pays en Europe, nous nous situons dans la moyenne», expliquait il y a deux ans au Temps (lire ci-dessus) Kathrin Amacker, cheffe du service de communication des CFF. En 2009, par exemple, une dépêche de l’agence Reuters relatait également que «devant la recrudescence des suicides sur les voies ferrées en France, la SNCF et la justice [avaient] décidé de nouvelles procédures pour tenter de réduire les importants retards qu’ils [entraînaient] sur le réseau».

Des mesures sont prises

«Mais, alors que le nombre de morts volontaires recule depuis les années 1980 dans l’ensemble de la population, les voies ferrées semblent être une méthode toujours plus utilisée, même si les armes à feu arrivent loin devant», tempérait cependant la porte-parole des CFF. Pendant ce temps, une usagère de Facebook écrivait encore, ce lundi, de manière sans doute un peu maladroite: «Accident de personne en gare de Gland à 17h30. Encore un. Retards, annulations, un conducteur traumatisé de plus. Tuant au bout d’un moment!»

Le 4 septembre dernier, l’ex-régie fédérale a d’ailleurs annoncé qu’elle poursuivait son «engagement contre le suicide ferroviaire» en collaboration avec l’Office fédéral de la santé publique, car «les suicides représentent des événements difficiles à comprendre, associés à une peine importante»: bilan des activités de prévention, comparaison entre les mesures prises en Suisse et celles prises à l’étranger, choix d’une certaine retenue dans l’information – d’où les termes «accident de personne» –, construction de clôtures ou de barrières, formation et sensibilisation du personnel.

Le traumatisme du pilote de locomotive

Le personnel, justement. En 2006, le débat sur les armes d’ordonnance au domicile avait ravivé la question du suicide. Un cheminot s’était même inquiété auprès des autorités d’un report vers le rail si la loi devenait trop restrictive. Moins cynique, un conducteur de train avait livré au Temps un témoignage marquant sur «ces suicides à répétition sur les rails» qui l’avaient «transformé en bourreau malgré lui». Il faut le relire aujourd’hui:

Mortelles rencontres (06.10.2006)

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