Revue de presse

Accord de libre-échange: les médias canadiens analysent l’échec avec subtilité

Outre-Atlantique, la presse comprend plutôt facilement le «WallonieGate». Dans un pays habitué à devoir gérer ses minorités, le message de Paul Magnette est perçu avec davantage de clairvoyance que les négociateurs d’Ottawa

Les références aux BD de Goscinny et Uderzo se multiplient. Lundi, c’était le quotidien catalophone El Punt-Avui qui se moquait allègrement du PSOE qui a plié en faveur d’un nouveau mandat gouvernemental à Mariano Rajoy à Madrid en concluant son éditorial par la formule «Ils sont fous, ces Espagnols!». Et ce mardi, c’est Libération qui fait également référence à Astérix en proposant cette très imaginative page une, qu’on a bien aimée dans le concert des lamentations sur l’échec du traité CETA entre l’Union européenne et le Canada:

Il fallait y penser, à cette année «2016 après Jésus-Christ», où «toute l’Europe est prête à signer le traité de libre-échange»… «Toute? Non! Une région belge refuse la Pax Canada.» Alors, de Vancouver à Montréal, que dit la presse du fait qu’une poignée d’irréductibles de l’UE puisse ainsi faire misérablement capoter le CETA?

Lire aussi: L’Union européenne décrédibilisée

L’analyse de Radio-Canada se révèle en tout cas très mesurée. Car, dit-elle, «il faut entendre ce que dit Paul Magnette, président de la Wallonie, si on souhaite comprendre». Il faut aussi «porter attention» à son opposition «et éviter de sombrer dans le mépris». Dans cette affaire, ce n’est pas du «0,6% contre 99,4%»; non, «la Wallonie défend aujourd’hui une cause plus grande qu’elle». Donc «reprocher aux Wallons d’abuser de leur pouvoir, compte tenu de leur petite taille démographique, comme l’ont fait les anciens premiers ministres» québécois Jean Charest et Pierre-Marc Johnson, «a de quoi étonner».

Lire notre éditorial: CETA: un raté monumental de l’UE

C’est en effet «la déception du côté du Québec après que le Canada eut quitté la table des négociations, relève La Presse. Le négociateur en chef du Québec, Pierre-Marc Johnson, a déploré que l’accord ait été «pris en otage» dans une situation de politique interne belge. Il s’agit d’une espèce de crise, juge M. Johnson. Et il estime que l’Europe doit régler ses problèmes. Mais il n’est pas prêt à jeter l’éponge.»

L’auteur du texte publié par Radio-Canada, Gérald Fillion, «imagine les hauts cris au Québec si la situation était inversée, que nous étions seuls à jouer les Gaulois» – les revoilà – «se faisant injurier sur la place publique»: «Je ne suis pas certain que, comme les Wallons, nous ne serions pas doublement et triplement motivés par ces attaques. On ne peut pas critiquer les règles du jeu aujourd’hui parce que l’un des membres bloque l’entente.»

«Il faut écouter Paul Magnette»

Alors, écrit l’analyste, il faut «prendre du recul» et écouter «les arguments de Paul Magnette, si on croit vraiment au libre-échange». Car «si on ne réalise pas ce qui se passe dans la population, il y aura d’autres événements comme le Brexit au Royaume-Uni, comme la montée de politiciens populistes, comme l’opposition aujourd’hui de la Wallonie». Conclusion: «Les leaders canadiens et européens doivent trouver une solution pour faire fonctionner cet accord s’ils souhaitent être en mesure d’en conclure d’autres à l’avenir. C’est leur responsabilité. Ils doivent écouter et ils ne peuvent pas rejeter le poids de leurs difficultés sur la Wallonie, avec quelques petites phrases de mépris à la clé. Ils ont plutôt le fardeau de la preuve.»

Dans Le Devoir de Montréal, Georges LeBel, professeur associé de droit international économique à l’UQAM, use aussi de très jolies formules pour constater que «nos journaux fustigent l’étroitesse d’esprit des vachers wallons, comme si l’accord Canada-EU ne concernait que le commerce. Les enjeux sont pourtant beaucoup plus vastes et, même si l’objection wallonne était levée, cela ne ferait pas disparaître de nombreux autres obstacles. Le premier, évident, est que le traité fut négocié avec une Europe qui comprenait la Grande-Bretagne; les concessions et quotas incluaient une Angleterre qui ne sera plus là à la ratification.»

D’autres objections «dont on parle peu»

Et puis, pour le professeur, il y a ce deuxième obstacle, «plus sournois»: «La signature par le Canada donne à toutes les firmes d’origine états-unienne un accès direct par leurs filiales canadiennes […] au marché européen et au système d’arbitrage privé contraignant, sans aucune contrepartie pour les firmes d’origine européenne contre les Etats-Unis. D’autres Etats ont aussi signifié des objections dont on parle peu: la Pologne sur la protection des investissements, la Roumanie et la Bulgarie sur l’exigence canadienne de visa (la discrimination canadienne à l’égard des Roms serait atténuée).»

Dans les faits, «le principal obstacle vient de la Cour constitutionnelle allemande», que loue l’auteur de ce texte lui aussi très mesuré. Car «en attendant le jugement définitif, toutes les mesures adoptées devront être réversibles, c’est-à-dire pouvoir être annulées sans aucune conséquence. L’enjeu n’est donc pas le commerce, les affaires, le «Free Trade», ou la considération pour le Canada, «un pays si gentil et avec beaucoup de patience», sanglotait notre ministre Freeland, mais bien les structures fondamentales de notre démocratie et l’architecture des pouvoirs et des institutions.»

Et de remercier le Verfassungsgericht «de nous informer que la Constitution canadienne, réputée impossible à modifier, aurait pu l’être par un simple traité sous le couvert du «libre-échange». C’est «à la lanterne» qu’on devrait pendre les promoteurs de ces vessies.»

«Il y a quelque chose à sauver de l’épave»

Pour le Toronto Star, l’échec du CETA représente certes «un recul pour le gouvernement Trudeau. Mais c’est un casse-tête beaucoup plus important pour l’UE.» Qui aura désormais «confiance en sa capacité à négocier quoi que ce soit d’important et effectivement demeurer en son sein?» Mais restons optimistes: si «les politiciens ont conduit cette opération dans le fossé, il est cependant encore temps pour eux de sauver quelque chose de l’épave». Le Vancouver Sun, de son côté, relaie l’Associated Press, mais cela n’empêche pas son moteur de recherche interne de parler de «politiques byzantines» à Bruxelles:

Le Soleil, enfin, publiait récemment une dépêche de l’AFP en la titrant: «Après Hey Canada, Fuck You!, voici Love Canada.» Car le compte Twitter du ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders a été hacké la semaine dernière. «Keep Calm and Love Canada», avait-il posté «pour montrer qu’il avait bien repris le contrôle de son compte, piraté la veille avec un message insultant adressé à Ottawa. Sur fond de blocage […], un tweet sur ce même compte avait semé le trouble: on y voyait une photo de l’ancien premier ministre Stephen Harper avec la mention en anglais «Hey Canada, Fuck You!» («Hé Canada, allez vous faire f***!»).

Depuis, la donne a un peu changé.

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