Les pieds dans le plat

«Les accords commerciaux doivent évoluer pour intégrer des critères environnementaux et sociaux»

OPINION. Les accords commerciaux doivent intégrer des critères environnementaux et sociaux, c’est la seule alternative à la propagation de la guerre économique, écrit notre chroniqueur David Hiler au moment où la Suisse veut signer un accord avec le Mercosur

Le libre-échange et le multilatéralisme font l’objet d’une brutale remise en cause. Ils sont une des cibles privilégiées des droites nationalistes qui volent de succès électoraux en succès électoraux depuis la crise mondiale de 2009. Peut-on pour autant se contenter de défendre par principe et aveuglément tout nouvel accord commercial au motif qu’il soutient la croissance mondiale du PIB? C’est la question que posent les accords que l’Europe et la Suisse veulent signer avec les pays d’Amérique du Sud regroupé dans le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay), un marché de 275 millions de consommateurs.

On comprend bien que l’industrie d’exportation souhaite pouvoir vendre ses produits avec le moins d’entraves et de taxes douanières possible. Il est non moins évident que les pays du Mercosur souhaitent de leur côté pouvoir exporter massivement de la viande, des céréales et d’autres produits agricoles.

Si on se place dans une perspective de développement durable, l’accord envisagé est clairement nuisible. Du point de vue de la lutte contre le réchauffement climatique, transporter sur 10 000 km des matières pondéreuses que l’Europe est parfaitement capable de produire elle-même est une absurdité. Il ne fait aucun doute par ailleurs que ces nouvelles importations de viande auront un effet désastreux sur le sort des éleveurs européens.

Renforcer le multilatéralisme

Peut-on sortir de cette contradiction entre les perspectives de croissance globale (mais non forcément de développement) qu’ouvrirait un accord et ses conséquences destructrices sur l’environnement et la paysannerie européenne – sans parler même du bien-être des animaux?

Sur le papier oui, mais dans la pratique, la mise en œuvre au niveau international de mesures permettant de concilier les intérêts économiques et la réduction des émissions de CO2 n’est pas simple. Elle exige en fait une rédaction différente des traités du libre-échange et le renforcement du multilatéralisme.

La première idée qui vient à l’esprit est que la viande en provenance d’Amérique latine soit soumise à des conditions rigoureusement identiques à celle produite en Europe, non seulement d’un point de vue hygiénique mais aussi de celui de la protection des animaux. C’est une mesure simple à mettre en œuvre qui repose sur un processus de certification qui doit offrir toutes les garanties nécessaires. C’est une condition sine qua non, me semble-t-il, et en œuvre, mais elle n’est clairement pas suffisante.

Concurrence équitable

Aujourd’hui, l’Européen lambda est soumis à des lourdes taxes sur les carburants qui ont pour but de limiter leur consommation et de favoriser l’achat de véhicules moins gourmands en énergie. La même logique vaut pour les transports de marchandises en camion. Rien de tel en revanche pour les transports maritime et aérien: aucune taxe n’est perçue, ce qui favorise à l’évidence le transport sur de très longues distances. L’introduction de taxes sur les carburants utilisés pour les frets aérien et maritime permettrait de rétablir une concurrence à peu près équitable.

Elle ne peut évidemment être perçue que sur la base d’accords internationaux. Pour éviter qu’elle ne favorise que les pays développés, et la rendre attractive pour très grand nombre de pays, son produit pourrait être utilisé pour financer la transition énergétique dans les pays les plus pauvres. Une telle approche ferait sens parce que le financement de la transition énergétique n’est pas réglé de manière satisfaisante par l’Accord de Paris. Il peut constituer en outre un puissant vecteur de croissance pour les pays concernés.

Sous sa forme actuelle, le libre-échange ne peut être défendu. Le statu quo n’est pas une option. Les accords commerciaux doivent évoluer pour intégrer des critères environnementaux et sociaux, c’est la seule alternative à la propagation et à l’amplification de la guerre économique à laquelle nous assistons. C’est un enjeu crucial, car la probabilité qu’une guerre économique dégénère, tôt ou tard, en une guerre tout court est hélas assez élevée…


Chonique précédente: Faut-il se résigner à la catastrophe climatique annoncée?

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