Revue de presse

Acheter le Groenland? L’idée de Donald Trump n’est pas une lubie

Ce qui pourrait a priori passer pour un gag n’en est peut-être pas un. La dernière idée du président américain révèle l’intérêt croissant des Etats-Unis pour l’Arctique, face à la Chine et à la Russie

Ça ressemblait à «un poisson d’avril en plein mois d’août», selon la jolie formule de Courrier international, reprise à un politicien danois. Mais peu importe la saison, qu’est-ce qu’on rit, avec ce Donald Trump! L’ineffable président américain est revenu lundi, avec son humour habituel, sur sa volonté d’acheter le Groenland au Danemark, en promettant de ne pas construire de gratte-ciel sur l’île arctique. «Je promets de ne pas faire ça!» a-t-il écrit dans ce tweet accompagné d’un photomontage montrant son immense hôtel aux vitres dorées de Las Vegas s’élever au milieu d’un paysage bucolique du territoire danois de 56 000 habitants.

Mais il confirme tout de même son intérêt, selon le Wall Street Journal: «Le concept a surgi et j’ai dit que, stratégiquement, c’était certainement intéressant.» Evidemment que c’est intéressant. L’île, qui a obtenu en 1979 le statut de territoire autonome du Danemark, est riche en ressources naturelles. Mais elle n’est pas «ouverte aux affaires, ni à la vente», avait rétorqué vendredi le gouvernement groenlandais, qui a du mal à prendre au sérieux le locataire de la Maison-Blanche. L’ancien premier ministre danois Lars Lokke Rasmussen a d’ailleurs aussi réagi sur Twitter sur le mode poissonnier:

Avec la férocité qu’il affectionne, le Courrier picard est ainsi bien obligé de constater que «peu embarrassé du droit des peuples et de l’histoire, Trump annonce [cela] avec la brutalité coutumière de l’empire américain». Au passage, il rappelle avec un drôle de culot que «le Groenland appartient à un Etat ami des Etats-Unis, «protégé» par Washington. Sous-entendu: «Ça peut s’arrêter…» Amis du Danemark, c’est assez clair et constant de la rhétorique américaine: si on n’est pas pour eux, c’est qu’on est contre.»

Exagéré? Pas tant que ça. Et c’est là que le gag apparent s’arrête. Cette affaire a finalement pris un tour très sérieux, notamment avec Aaja Chemnitz Larsen, membre du parlement danois pour le parti groenlandais Inuit Ataqatigiit (socialiste), qui explique au journal Politiken que «ce n’est pas quelque chose que nous souhaitons». Si jamais le Groenland, partiellement souverain mais dépendant de la couronne danoise et subventionné par Copenhague, devenait américain, cela influencerait la société de manière injuste, estime-t-elle:

Ceux qui sont pauvres vont devenir encore plus pauvres, et l’objectif va être de rendre les riches encore plus riches

En outre, elle craint que «les Américains ne s’intéressent au Groenland que pour sa position géographique». D’ailleurs, selon une autre analyse, celle du journal Jyllands-Posten, cela est probable: «Même s’il est facile de sourire face à l’idée de Trump, […] il y a assez de substance derrière sa pensée pour dire que les Etats-Unis sont fortement intéressés à l’idée de mettre un pied ici […]. La course pour l’Arctique bat son plein.»

D’ailleurs, «la première ministre danoise, Mette Frederiksen, était en visite au Groenland dimanche. Au cours de sa visite, elle a dû elle aussi souligner que le Groenland n’était pas à vendre. […] Et le Groenland n’est pas danois. Le Groenland est groenlandais. J’espère encore que l’on n’a pas affaire à quelque chose de sérieux», dit-elle à l’hebdomadaire arctique Sermitsiaq. En septembre, précise-t-elle encore, elle s’entretiendra avec Donald Trump, qui prévoit une visite au Danemark, au cours de laquelle ce dernier rencontrera également le président du gouvernement autonome de Nuuk.

Il faut savoir aussi que «le Groenland n’est autre que la deuxième plus grande île du monde […]. Même si, en théorie, il est possible d’acheter un pays, ni le Danemark ni les populations locales, dont les deux tiers veulent l’indépendance, ne souhaitent être rachetées par les Etats-Unis», explique à Libération Mikaa Mered, professeur de géopolitique et spécialiste des zones arctique et antarctique à l’Ecole des relations internationales (Ileri).

Deux précédents

«Nous ne sommes plus au XIXe siècle et il appartient aux Groenlandais de décider comment et par qui ils sont gouvernés», ajoute pour sa part Luke Coffey, expert à la fondation américaine Heritage. D’ailleurs, «les Etats-Unis n’en sont pas à leur coup d’essai. Ils ont déjà tenté à deux reprises d’acheter le Groenland: en 1867 puis en 1946, lorsque le président Harry Truman avait proposé 100 millions de dollars pour en faire le 51e Etat américain. En vain, puisque le Danemark n’était, pas plus qu’aujourd’hui, intéressé par la vente.» D’où l’amusement des dessinateurs de presse, visible sur cette vidéo de France 24, à 4'40'':

Alors, qu’y a-t-il derrière toute cette nouvelle mascarade? Une idée «pas absurde», selon l’hebdomadaire polonais Polityka, cité par Eurotopics.net, si l’on en revient à ces fameuses ressources naturelles. Elles sont «considérables: fer, zinc, or, diamants, uranium et pétrole. La fonte de la calotte glaciaire, sous l’effet du réchauffement climatique, facilitera bientôt leur extraction».

Lire aussi notre grand format: Au Groenland, l’aubaine de la fonte des glaces

Pour «briser la glace»…

Mais «rien ne prouve que les attentes» de ces «gains faramineux […] se vérifieront», écrit pour sa part le quotidien grec Kathimerini. Et «sans ces gains potentiels, Trump devra payer une fortune pour compenser le déficit budgétaire groenlandais, plus de 500 millions de dollars par an». Au mieux, il peut tout de même «espérer la construction d’une Trump Tower à Nuuk, […] et cette histoire a au moins un point positif»: «Trump sera le premier président américain à se rendre à Copenhague […]. La question groenlandaise sera un sujet parfait pour briser la glace.»

Economiquement parlant, son projet demeure potentiellement intéressant. Mais cela «ne veut pas dire toutefois que les considérations géopolitiques» de Trump n’y sont pour rien, poursuit Polityka. «Les pressions russes s’intensifient dans l’Arctique, et en mettant complètement la main sur le Groenland, les Etats-Unis pourraient y déployer davantage de troupes, empêcher ainsi la Russie et la Chine de prendre le contrôle des routes maritimes du Nord.»

Un certain «mode de pensée»…

Ce à quoi Vassili Golovine, spécialiste de l’Asie orientale, rétorque, dans un post Facebook relayé par le portail web russe Ekho Moskvy: «Trump veut court-circuiter la Chine, qui courtise actuellement le Groenland avec des investissements alléchants.» Celle-ci «a graduellement accru son influence sur un ensemble de pays stratégiquement importants, comme le Myanmar ou le Sri Lanka, par la réalisation de grands projets d’infrastructures…»

… De la même façon, elle prend actuellement pied en Méditerranée – en Grèce, et même en Italie

Et puis il y a les questions idéologiques. Le Groenland, c’est aussi «un marchepied pratique vers l’Europe», selon les Dernières Nouvelles d’Alsace. «Le fantasme trumpien d’appliquer les règles du Monopoly à la réalité géopolitique suscite stupeur […] et prises de position: les politiques danois crient au fou et actionnent la fibre nationaliste. Cette nouvelle démonstration du complexe de supériorité de Trump n’en est pas moins instructive. Elle doit être prise comme l’exposé sans fard de son mode de pensée.»


Retrouvez toutes nos revues de presse.

Publicité