Nos estimés collègues s'étant faits les ardents défenseurs d'un Conseil de l'Avenir pour le canton de Vaud, on nous permettra de dire pourquoi la Constituante a eu raison de refuser, en premier débat, d'inscrire cette institution dans le texte constitutionnel.

Le Conseil de l'Avenir, comme organe de l'Etat, est, par excellence, une fausse bonne idée. Bonne idée, car qui ne pourrait pas souhaiter un conseil de sages qui, forts de leur science et de leur expérience, s'efforceraient d'«analyser les évolutions toujours plus rapides et aux conséquences toujours plus globales et de déterminer quelle pourrait ou devrait être l'action de l'Etat pour anticiper les conséquences». Sans pouvoirs légaux, le conseil aurait une autorité morale «en devant donner des avis éclairés».

Nous n'avons rien contre un tel conseil. Mais qui choisirait les «Sages». Si, comme on nous le dit, ils devaient appuyer le Conseil d'Etat, il serait logique qu'ils soient nommés par lui. Bonjour les dosages politiques! S'ils sont désignés par différents organes (Université, Tribunal cantonal, Grand Conseil), bonjour les conflits de compétences! Car il est illusoire de croire qu'on peut être «sage» sans avoir une conception philosophique, pour ne pas dire idéologique, de l'organisation de la société. Inévitablement, les avis du Conseil de l'Avenir refléteraient les conceptions «politiques» de ses membres.

On reproche souvent au Conseil d'Etat, et notamment à l'actuel, d'abuser des consultants extérieurs, alors que le rôle essentiel d'un gouvernement est de prendre des décisions, éclairées si possible, mais des décisions. Pense-t-on vraiment qu'on va améliorer le fonctionnement de l'Etat en mettant le Conseil d'Etat sous une forme de tutelle de «sages» contre l'avis desquels il lui sera extrêmement difficile de prendre position, même s'il est convaincu que cela est nécessaire (les avis du Conseil de l'Avenir devront être intégrés aux exposés des motifs destinés au Grand Conseil).

Le Conseil d'Etat assume la responsabilité politique de ses décisions devant le Grand Conseil et devant le peuple. Le Conseil de l'Avenir, dont on ne voit pas qu'il soit soumis à réélection ou à renomination, ne portera lui aucune responsabilité des conséquences de ses avis. Il y a dans cette conception une atteinte profonde aux principes démocratiques, qui a des relents de fascisme (les sages, eux, savent ce qui est bon pour le peuple) ou en tout cas de méritocratie.

L'aspect financier est, à nos yeux, secondaire. Mais les partisans du Conseil de l'Avenir nous la baillent belle en parlant d'une structure légère. Il faudra un secrétariat qui devra rédiger des rapports complexes et dans des délais très brefs s'ils doivent être portés à la connaissance du Grand Conseil en même temps que les projets du Conseil d'Etat et publiés, ce qui n'est pas non plus gratuit. A notre sens, il s'agira d'une institution «buissonnante» et l'idée que ce conseil ne se réunirait qu'une fois par trimestre est une illusion totale, vu les tâches qu'on lui assignerait.

Il y a, dans ce pays, des groupes divers qui réfléchissent à l'avenir (par exemple autour de Domaine public ou de La Nation). Nous ne manquons pas de philosophes et de chercheurs, qui nous font part de leurs réflexions sur l'évolution de la société. Et pourquoi ne pas imaginer une association qui soutiendrait un Conseil de l'Avenir, réunissant des gens qui souhaiteraient réfléchir ensemble, et dont l'autorité morale serait d'autant plus grande qu'elle ne devrait rien à l'Etat.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.