Les analyses dédiées à la ville dans les pages culturelles du Temps contribuent utilement à extraire le débat urbain de l'échelon local où il est trop souvent confiné. Ceci est d'autant plus opportun que la position intermédiaire de l'urbanisme, entre technique et préoccupations humanistes, reste mal comprise. Il est bon de rappeler que les modifications du paysage urbain ne résultent pas que de «contraintes» mais exposent aussi à la discussion des conceptions de la circulation, des théories de la transformation urbaine, des représentations des usages sociaux de l'espace. La critique de ces idées à la lumière des résultats permet d'apprendre. Illustrer la portée générale d'enjeux urbanistiques ponctuels ne signifie pas pour autant oublier le concret. Il s'agit plutôt de mettre en tension la perception du réel et l'anticipation du possible pour favoriser localement la liberté d'entreprendre et discipliner globalement la pensée. Lausanne caresse le projet d'édifier un musée prestigieux au bord du lac. On salue ici l'ambition tout en déplorant la désuétude du site retenu.

Des amateurs d'art s'activent pour doter la capitale vaudoise de salles d'exposition plus spacieuses et prestigieuses que celles de l'actuel Musée cantonal des beaux-arts (MCBA). Menée à titre privé, cette initiative audacieuse susciterait l'admiration et la reconnaissance. Mais les collectivités publiques étant sollicitées, l'équilibre des intérêts demande vérification. En l'état du dossier (Le Temps des 11 et 20 janvier), tout se passe comme si (je simplifie) le groupe promoteur savait ce qu'il faut construire et n'attendait plus des autorités que la désignation d'un lieu: ce sera un musée analogue à celui de la Fondation Beyeler à Riehen, reste à savoir où.

Cette réduction de l'œuvre architecturale à un objet autosuffisant est courante dans la construction de villas individuelles, mais pour un édifice engageant l'aide publique, elle est inacceptable. Le rayonnement d'un musée varie avec son contexte et ces deux versants du projet doivent être pensés ensemble. Par ailleurs, un tel édifice recèle un potentiel de transformation de la ville qu'on s'appauvrirait à laisser en friche. La nouvelle est tombée: le Conseil d'Etat arrête son choix sur une parcelle résiduelle au bord du lac, entre les ateliers de la CGN, la place foraine et les bains de Bellerive. Peu de frottements sont à craindre, on ira vite.

Un musée est une institution fragile. Il a besoin de s'appuyer sur des infrastructures porteuses (préexistantes ou complémentaires) pour voir le jour avant de favoriser à son tour, éventuellement, la réorganisation du contexte urbain. Admettons que le futur MCBA occupe le site retenu: que trouve-t-il pour l'épauler? quelles perspectives de développements ouvre-t-il à ses abords? Pourquoi perturber la bonne complémentarité entre cette parcelle, propice à des animations saisonnières en parfaite complémentarité avec la plage, la place foraine et le contexte général d'Ouchy comme espace de flânerie et de divertissement et vouloir insuffler une dynamique à un lieu qui se porte justement très bien?

S'il doit s'agir d'unir dans le bas de la ville plusieurs institutions culturelles dans un même «quartier», parce que celles-ci en sortiraient renforcées, l'alternative est simple: Vidy, dans les environs du théâtre (des projets existent depuis dix ans!), ou le Denantou, à proximité des musées olympique et de la photographie (l'excellence architecturale se nourrit de grands défis!). On ne soutiendra pas autrement la comparaison avec le Musée de la Fondation Beyeler, retenu comme «référence idéale» (Le Temps du 11 janvier).

Parmi les affinités qu'un musée développe avec d'autres éléments fonctionnels de la ville, il n'y a pas que les autres musées. Un musée fait vivre les librairies, les magasins de reproductions, les restaurants, il a besoin de salles de conférences et de spectacle, de bibliothèques et de centres de documentation, de places de stationnement… et de public! L'énumération de ces synergies suffit à souligner combien un musée est dépendant de la ville dans ses parties les plus actives et animées et combien il contribue, en retour, à soutenir une offre de qualité dans l'espace de consommation des biens et des services. Celui-ci reste, à Lausanne, circonscrit à la zone centrale. Le projet précédent d'installation du MCBA dans l'ancien palais du Crédit Foncier, à Chauderon, misait à juste titre sur cette proximité.

Si les obstacles à cette reconversion sont rédhibitoires, il n'est pas exclu de trouver une localisation équivalente pour un musée neuf. L'esplanade de Montbenon, dont le potentiel urbanistique reste largement sous-exploité, mériterait une étude. La collectivité a certainement plus à gagner d'un réseau dense d'équipements culturels que d'un semis dispersé et chétif. Elle doit veiller par ailleurs à la lente érosion de l'attractivité de l'espace public au centre-ville. Rien n'interdit cependant de mesurer les avantages d'une solution décentralisée, pour autant que la configuration des lieux soit favorable à l'expérimentation de nouvelles manières d'agrandir et d'équiper la ville, ce qui n'est pas le cas à Bellerive-Plage.

L'étude d'un Plan cantonal d'aménagement est maintenant précipitée. Le site prévu pour le futur MCBA n'est pas à la hauteur des ambitions du projet. Il faut reprendre avec de meilleurs critères l'évaluation comparative des seize sites de départ, et si rien ne se dégage, en évaluer un dix-septième, un dix-huitième… Tous les partenaires du projet doivent gagner. Ils le pourront à condition que le nouveau musée soit plus qu'un musée seulement, plus qu'une œuvre d'architecture isolée, si géniale soit-elle, splendidement isolée sur un site marginal. Il faut que ce futur musée participe à la construction de la ville par une mise en œuvre créative des moyens de l'architecture véritablement associés à ceux de l'urbanisme.

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