Après la défaite prévisible de l'initiative «Oui à l'Europe!», une question au moins devrait ébranler les belles certitudes des adhésionnistes suisses: comment est-il possible que leurs arguments, généreusement relayés depuis dix ans par la plupart des partis politiques et des médias, ne parviennent pas à convaincre ne serait-ce qu'une toute petite majorité de citoyens? Dans l'hypothèse assez probable d'une population suisse pas moins futée que la moyenne européenne, et pour autant que l'adhésion soit effectivement une option raisonnable et positive, il faut bien admettre que quelque chose cloche dans la méthode.

Le problème se trouve apparemment dans la mauvaise exploitation des arguments. Depuis dix ans, la dialectique des adhésionnistes va dans trois directions. Deux d'entre elles sont malheureusement inopérantes. Et la troisième n'est qu'effleurée, au lieu d'être cultivée en profondeur.

Le premier argument est celui du conformisme. Comment la Suisse pourrait-elle rester seule à l'écart d'un grand ensemble institutionnel commun à tous ses voisins? Quelle présomption de vouloir n'en faire qu'à sa tête quand on se trouve au milieu de centaines de millions de citoyens soumis au même régime communautaire! Cette rhétorique, dont les variantes paranoïdes évoquent aussi des représailles inévitables de la part de l'Union, paraît très puissante. Surtout dans une minuscule province comme la Suisse romande, où les sentiments d'oppression prennent vite le dessus. Il est d'ailleurs fort possible que la Suisse entière finisse par céder, de guerre lasse. Beaucoup d'adhésionnistes misent entièrement sur cette force du conformisme, se contentant d'attendre qu'il ait fait son œuvre pour pouvoir enfin triompher.

En réalité, le conformisme est un comportement qui ne se commande pas. Personne ne peut dire si les Suisses du XXIe siècle seront plus ou moins conformistes que les citoyens d'aujourd'hui. Et les années qui passent ne font peut-être que renforcer l'idée qu'une Suisse relativement indépendante n'est pas si utopique au milieu d'une Union européenne en quête permanente de frontières et d'équilibres politiques stables. C'est dire si les stratégies orientées sur l'impossibilité de ne pas faire comme les autres sont aléatoires.

Le deuxième argument porte sur la nécessaire solidarité avec l'Europe. Les pays les plus prospères de l'Union redistribuent des fonds aux moins avancés, à des fins de rattrapage. La Suisse ne devrait-elle pas participer à cette œuvre utile et honorable? Certainement. Mais la faiblesse du raisonnement vient de son ambiguïté par rapport à l'adhésion. En fait, rien n'empêche les Suisses de s'engager dans la solidarité européenne sans adhérer formellement aux institutions de l'Union. Une initiative populaire pourrait même exiger du gouvernement qu'il verse aux régions défavorisées l'équivalent des contributions nettes de la Suisse si elle avait adhéré. On attend toujours cette initiative. Elle donnerait lieu à un débat enfin renouvelé sur les rapports entre la Suisse et l'Europe.

La même ambiguïté pèse sur l'œuvre de paix de l'Union européenne, solidarité à laquelle les Suisses devraient sans doute s'identifier davantage. Malheureusement pour les adhésionnistes, il saute aux yeux que la Confédération, là encore, pourrait fort bien contribuer davantage à la pacification définitive de la planète sans adhérer à l'ensemble des institutions européennes. Dans un autre registre, même l'adoption de l'euro comme monnaie nationale ne requiert pas forcément que la Suisse devienne membre à part entière de l'Union. Il faut d'ailleurs s'attendre à ce qu'un débat fort intéressant ait lieu ces prochaines années sur ce thème. Certains pays ont adopté le dollar sans adhérer aux Etats-Unis. Il n'y a rien d'humiliant à cela, sauf dans une perspective étroitement nationaliste.

A côté du conformisme et de la solidarité, le troisième argument semble de loin le plus rationnel. Il se prête donc bien au débat. En deux mots: la Suisse étant largement influencée par les décisions communautaires (comme elle l'a été longtemps par d'autres pays, l'Allemagne en particulier), autant adhérer pour participer pleinement à ces décisions. C'est l'argument participationniste. Le problème, c'est évidemment qu'il faudrait pouvoir démontrer qu'un petit pays de sept millions d'habitants, seul ou par des jeux d'alliances, a du poids dans les décisions prises à Bruxelles. Ce que les adhésionnistes n'ont guère fait jusqu'ici.

Il s'agit à vrai dire d'une tâche assez difficile. Pour s'en tenir au critère démographique, seul pertinent en la matière, la Suisse dans l'Europe élargie (esquissée récemment au Sommet de Nice) aurait le même nombre de voix que l'Autriche ou la Suède. Elle pèserait quelque 3% de l'ensemble au Conseil des ministres, 2,5% au Parlement européen. Moins que le Portugal, moins que les pays Baltes. Deux fois moins que les Pays-Bas.

Quand on pense à l'influence réputée misérable que les Romands exercent à Berne, on s'étonne de les entendre spéculer sur leur participation active aux décisions européennes (théoriquement, la Suisse romande, sans la Suisse alémanique, aurait un poids relatif de 0,5% environ). Mais il est possible que la réalité ne corresponde pas à ces chiffres décourageants. Les adhésionnistes en sont convaincus? Alors qu'attendent-ils pour foncer dans cette direction? Car c'est là, et là seulement qu'ils ont une vraie carte à jouer: décrire avec précision la manière dont certains petits pays d'Europe ont, ces dernières années, régulièrement obtenu gain de cause sur des questions importantes les concernant. Ce travail semble à la portée des journalistes, des chercheurs en science politique, des partis, de l'administration fédérale et de son Bureau de l'intégration. On ne comprend pas très bien pourquoi il n'a pas été réalisé plus tôt, malgré les moyens considérables à disposition.

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