En 1997, quand les télécommunications ont été ouvertes à la concurrence, une entreprise avait lancé ce slogan triomphant: «Vive la fin du télécommunisme!» Avec ce cri de joie, qui salivait d'appétits commerciaux, était effectuée l'assimilation hystérique du concept de service public avec l'image sombre des défuntes économies planifiées du bloc de l'Est. C'est sur ce châssis rhétorique de char d'assaut que se sont construits les discours conquérants des guerriers-missionnaires du New Public Management, des privatisations, bref de tout ce qui devait amener le meilleur des mondes (libéral) possible. Il convient pourtant de jeter un regard un peu attentif sur le terrain conquis dans ce vaste champ qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui la «nouvelle économie» ou les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC), à savoir les secteurs gagnés par la technologie numérique: la téléphonie, l'informatique, le câble, la télévision et bien sûr Internet.

«La Suisse a encore un grand retard à combler dans de nombreux domaines de la «New Economy», un retard qui ne peut être comblé uniquement par l'économie privée.» Voici ce que l'on peut lire dans le dernier rapport au Conseil fédéral du Groupe de coordination sur la société de l'information qui réclame un plan d'au moins 150 millions de francs pour lancer quelques initiatives ponctuelles jugées indispensables. Le récent rapport du Conseil et de la Commission européenne fait le même appel alarmé à l'intervention publique. Les problèmes soulevés par ces études sont nombreux et inquiétants quant aux insuffisances du monde «télélibéral». Y sont mentionnés en vrac: le risque d'un «fossé numérique» entre celles et ceux qui ont accès aux NTIC et les autres qui en resteront exclus; la faiblesse des moyens dont dispose le système scolaire et de formation; le manque de professionnels formés (800 000 emplois vacants aujourd'hui en Europe, 1,7 million en 2003 si rien n'est entrepris); l'absence de sécurité juridique, de confidentialité et de protection des données; la question du respect des règles fiscales et éthiques; la sécurisation des prestations «médicales»; l'accès à un réseau de transmission des données plus efficace.

Un pays européen a décidé d'empoigner ces problèmes de front avec un interventionnisme étatique et des dépenses qui devraient faire suffoquer nos experts en économie libérale. Il s'agit de la Suède (40% de la population déjà connectée à Internet contre seulement 20% en Suisse) qui lance un grand programme national et prévoit rien moins que huit milliards d'euros seulement pour connecter toute sa population, via le réseau de téléphonie fixe et la technologie ADSL, à un réseau à bande large de transmission de données, qui permettra un accès rapide à Internet et aux autres services de télécommunications. Or nos experts, qui n'en continuent pas moins pourtant dans une schizophrénie inquiétante à vanter dans leurs rapports le primat du secteur privé, de l'«autorégulation» et de la neutralité technologique de l'intervention de l'Etat, citent la Suède en exemple et se désespèrent de la myopie du Conseil fédéral, qui ne prévoit aucun financement spécifique pour un tel programme: l'OFCOM l'a éduqué à n'avoir pour mission que de vendre les entreprises publiques et adopter des lois squelettiques de libéralisation, le gouvernement peine à comprendre pourquoi il devrait soudain faire de l'interventionnisme

Derrière cette apparente contradiction apparaît pourtant une évidence: si ce nouveau secteur économique veut connaître la croissance qu'attendent de lui les formidables capitaux qu'il a drainés via la bourse, il faut une extension de la culture numérique à des publics culturellement, socialement ou géographiquement peu accessibles, il faut une sécurisation, une cohérence du trafic et des infrastructures de télécommunications: toutes choses que manifestement le marché ne peut pas apporter. Les baisses de prix, liées à des stratégies de conquête de marché et donc de dumping, ne suffisent pas à faire évoluer structurellement toute une société. Il faut donc, comme quand on a voulu développer l'accès de tous à l'électricité, au rail ou au téléphone que l'Etat s'en mêle et qu'il y mette de l'argent. J'approuve cette tardive lucidité. Il y a en effet beaucoup de choses à faire pour que la société de l'information qui se dessine soit démocratique, respecte le droit et n'exclue personne: connecter toutes les écoles, former les enseignants, développer des filières de formation, créer un portail unique public et gratuit d'accès aux services des collectivités publiques du pays, numériser les données des bibliothèques, développer une économie et une science critique des contenus, etc.

Mais s'il faut l'intervention des Etats, que l'on cesse enfin de leur demander de privatiser les entreprises qu'ils contrôlent encore dans ces secteurs et qui leur garantissent un savoir-faire, une souveraineté technologique indispensables (et accessoirement des sources de revenus). Que l'on cesse de pousser les opérateurs à développer des réseaux concurrents. Que l'on en fasse un, de qualité, avec la technologie ADSL et le réseau de téléphonie fixe qui connecte tout le monde et qu'on le confie définitivement avec la concession de service universel à notre entreprise publique, Swisscom. Que l'on impose ensuite aux privés qui veulent l'utiliser de payer un prix qui tienne compte équitablement des frais qu'induisent l'entretien et le développement du réseau dans son ensemble. Vendre Swisscom, ou Bluewin, autoriser l'accès au «last mile» du réseau fixe au prix coûtant (le fameux «dégroupage de la boucle locale»), tous ces projets imminents, que le conseiller fédéral Leuenberger laisse avancer pour mériter le certificat de socialiste «moderne», tout cela nous plonge plus profondément au contraire dans une jungle marchande et nous éloigne d'une société de la communication et de l'information efficace, humaniste et démocratique.

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