Le landerneau littéraire français est agité depuis quelques mois, voire quelques années, par la question du droit de prêt dans les bibliothèques. Profitant du récent remaniement ministériel et de l'arrivée de Catherine Tasca à la Culture, quelque 288 auteurs, à l'instigation de leurs éditeurs et de la Société des gens de Lettres, ont signé une pétition appelant au retrait de leurs livres des bibliothèques si un droit de prêt de 5 francs français ne leur était pas versé à chaque emprunt. Les bibliothécaires français, au travers de leurs associations professionnelles – notamment l'Association des bibliothécaires français (ABF) – reconnaissent naturellement que les auteurs ont des droits sur leurs écrits, et ils leur ont fait d'ailleurs des propositions concrètes, basées sur des aides nationales aux auteurs. Mais ils s'opposent vigoureusement à la taxation des prêts.

Outre la lourdeur administrative qu'un tel système engendrerait, ce droit de prêt heurte de plein fouet un principe fondamental et intangible du métier de bibliothécaire, celui de garantir l'accès gratuit aux documents.

Si la question de ce droit de prêt ne se pose actuellement pas (encore?) en Suisse, les bibliothécaires de ce pays n'en suivent pas moins avec attention et appréhension ce qui se passe en France, attachés qu'ils sont, eux aussi, à la gratuité du prêt. Le Code de déontologie des bibliothécaires genevois, adopté par l'Association genevoise des bibliothécaires diplômés (AGBD) en 1998, affirme en effet: «Le bibliothécaire met à disposition de tous, sans distinction d'âge, de race, de sexe, de religion, d'appartenance politique ou de statut social, les documents présents dans les collections dont il a la responsabilité et il les promeut activement. Il offre un accès libre et illimité à la connaissance, la pensée, la culture et l'information, sous réserve de restrictions définies par la loi. […] Dans l'intérêt de toutes les catégories d'usagers, le bibliothécaire défend le principe de l'accès gratuit aux documents.»

Outre ce principe de base, il faut rappeler que les bibliothèques achètent les livres qu'elles mettent à la disposition de leurs usagers, ce qui représente, sans le moindre doute, une somme non négligeable dans l'économie du livre. Un rapide sondage auprès de quelques librairies genevoises laisse apparaître que les achats des bibliothèques représentent entre 20 et 30% de leur chiffre d'affaires (et cette part doit atteindre au moins les 50% pour certains libraires dits «en chambre», c'est-à-dire qui travaillent sans avoir d'arcade).

Il faut aussi rappeler que les bibliothèques, y compris celles dont la mission première n'est pas la conservation mais le prêt, garantissent la pérennité du livre, ce qui n'est pas le cas des éditeurs qui font au contraire tourner leurs stocks de plus en plus vite et envoient rapidement au pilon des titres qui ne «marchent pas». De plus, ainsi que le signalait Pierre-Yves Lador, directeur des Bibliothèques municipales de Lausanne dans Le Temps du 13 avril, les bibliothécaires assurent quotidiennement la promotion des livres et de leurs auteurs par des vitrines, des rencontres avec les lecteurs, des bibliographies, des articles dans des revues professionnelles, etc. De surcroît encore, ce travail promotionnel induit incontestablement des achats: un livre emprunté en bibliothèque, et apprécié d'un lecteur, pourra fort bien être acheté ensuite par ce lecteur, pour lui-même ou pour en faire un cadeau. Il n'est ainsi pas rare qu'on nous dise: «Ah, j'ai découvert tel auteur grâce à vous et je n'attendrai pas que son prochain livre soit sur vos rayons pour me l'acheter.»

Pour les bibliothécaires, qui se préoccupent depuis des années de promouvoir la lecture en particulier auprès des publics défavorisés (jeunes, immigrés, etc.), c'est à l'Etat à prendre en charge un système forfaitaire de rémunération, correspondant aux droits d'auteur, pour les prêts effectués en bibliothèque, et non aux usagers de celles-ci. Si ces prêts ont augmenté, ce dont tout le monde devrait se réjouir dans la mesure où on écrit en principe pour être lu, c'est aussi que les bibliothèques se sont remarquablement développées ces vingt dernières années. En France en particulier, les Bibliothèques départementales (anciennement Bibliothèques centrales de prêt) irriguent largement les zones rurales, sur l'ensemble du territoire de l'Hexagone. De nombreux villages, où les librairies sont rares, pour ne pas dire inexistantes, sont ainsi touchés. Le système du prêt payant prétériterait sans doute ce développement.

D'autre part, ce prêt payant profiterait, c'est certain, en priorité aux auteurs et éditeurs les plus connus. Parmi les signataires de la pétition des 288 auteurs, on trouve notre grand pourfendeur national des oligarchies financières, le socialiste tendance médiatique Jean Ziegler. Dans la Tribune de Genève du 15 avril dernier, il se déclare tiraillé (pour ne pas dire emprunté sans doute!), mais avoue avoir signé à la demande de son éditeur, soit Le Seuil. En fait, ce sont bien – comme par hasard – les plus grandes maisons d'éditions parisiennes qui sont derrière cette pétition, dont le fameux complexe Galli Gras Seuil. Ces grands éditeurs espèrent à l'évidence bénéficier d'une partie au moins des droits réclamés aux bibliothèques, alors qu'eux-mêmes ne ristournent généralement que 8 à 10% du prix des livres à leurs auteurs (ce prix qui ne met, du reste, pas le livre à la portée de toutes les bourses). Dans le camp opposé à la pétition des 288, on trouve, au contraire, nombre de maisons d'éditions et d'auteurs aux publications plus confidentielles, et qui soutiennent la gratuité du prêt en reconnaissant le travail des bibliothécaires pour la défense du livre.

En dernière analyse, il s'agit bien dans cette affaire aussi, du combat du service public contre un certain libéralisme économique. Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit, qu'on a connu mieux inspiré dans la bataille pour le prix unique du livre, se trompe cette fois-ci de cible. Comparer le prêt des livres par les bibliothèques à de la contrefaçon est, pour le moins, un abus de langage. Quant à l'écrivain (écrit vain?) Georges-Olivier Châteaureynaud, il devrait avoir honte, à l'heure de la Tchétchénie, des Balkans ou de la Chine, de prétendre que la gratuité du prêt est une violation des droits de l'homme.

E. M.

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