L'univers est paresseux par nature. Il aime être à l'aise. Les particules élémentaires, les planètes et les rivières suivent des parcours faits d'événements peu gourmands en énergie. Les animaux, excepté les jeunes, évitent tout gaspillage d'énergie. Les hommes, enfin, choisissent volontiers la solution de facilité. C'est ainsi qu'on économise de l'énergie. […]

La société actuelle manque partout de leadership créatif. Ce phénomène, qui frappe aussi bien les démocraties que les régimes totalitaires, n'est pas nouveau. […] Toutes les crises dont nous souffrons actuellement – à l'intérieur comme à l'extérieur de la crise du leadership – ont un point commun: dans de nombreux domaines de notre société, la suradaptation à certaines situations, source d'économies d'énergie, a entraîné le règne de la médiocratie. Cette suradaptation risque bel et bien de conduire à un fiasco existentiel.

Qui se laisse entraîner avance. Mais pas toujours dans la direction souhaitée! Mais qui s'oppose aux conditions existantes provoque des résistances. Quand on provoque des remous dans le flux paresseux d'opinions, d'attitudes et de comportements susceptibles d'emporter l'adhésion de la majorité, il faut s'attendre à rencontrer des difficultés. Que faut-il faire dans cette situation? Que ne faut-il pas faire? A mon avis, nous devrions nous révolter contre la danse masquée et la médiocratie, contre le règne de la majorité statistique et son penchant pour la médiocrité. […]

La médiocratie, c'est le règne de la majorité statistique; la quantité l'emporte donc sur la qualité. Et, n'en déplaise à l'opinion générale, elle représente le contraire du leadership créatif indispensable à toute civilisation développée. Ce qui vaut pour l'art vaut aussi, dans une large mesure, pour le leadership. Le réalisateur polonais Kieslowski a dit un jour: «L'art, c'est la négation de la démocratie. L'art est autocratique. Il l'a toujours été.»

La qualité, c'est la négation de la médiocratie. Elle repose sur l'exigence autocratique d'êtres humains qui souhaitent se distinguer de la majorité, et qui souhaitent agir différemment. Cette attitude de base met les individus autocratiques constamment en conflit avec l'iséologie de la démocratie, qui n'accepte généralement que ce que peut rassembler la majorité. Cela représente-t-il un danger pour la démocratie? Pas du tout. C'est plutôt une condition sine qua non pour le développement créatif de la démocratie. Démocratie et médiocratie ne sont pas forcément identiques, pas plus qu'autocratie et totalitarisme. Mais dans la société actuelle, démocratie et médiocratie sont malheureusement souvent identiques. Distinguer l'une de l'autre est une des missions principales d'une analyse responsable et critique de la société. Cette analyse doit fournir les fondements pour l'élaboration et le développement d'un leadership créatif. […]

Je constate que nous vivons aujourd'hui à une époque de crise. Dans tous les domaines de la société, les appels en faveur d'un leadership créatif se font de plus en plus pressants. Ce phénomène s'explique entre autres par le fait que, depuis un certain temps déjà, nous développons une société avide que j'appelle une société sous le signe du dinosaure. Il faut à présent passer au développement d'une société sous le signe du papillon. Que signifient ces métaphores?

Les dinosaures avaient développé une stratégie d'adaptation consistant avant tout à isoler une seule variable – la taille – de l'ensemble de l'être et à la maximiser coûte que coûte. Pendant longtemps, cette stratégie leur a réussi. Les dinosaures dominaient la terre, laissant les mammifères végéter au niveau des rats. Mais par la suite, les conditions du système écologique ont changé radicalement, et très vite. Il y a quelque 65 millions d'années, les dinosaures ont été éliminés du jeu de l'évolution par le principe de la sélection naturelle. Leur disparition montre qu'il ne suffit pas de développer un hardware puissant; dans l'évolution de la vie, le développement d'un software hautement différencié joue un rôle stratégique clé.

Les papillons ont adopté une stratégie d'adaptation tout à fait différente. Ils ont optimisé l'équilibre de flux harmonieux entre toutes les variables vitales. Dans le cadre de cette stratégie, ils ont érigé le métier de la métamorphose en un véritable art. Cet art consiste à changer constamment les structures afin que les fonctions vitales puissent être exploitées au mieux – et ce sans perdre son identité. Un papillon citron, qu'il se trouve à l'état de larve, de chenille, de chrysalide ou de papillon multicolore, est toujours identifiable comme papillon citron. Et chacun de ces quatre états remplit une fonction particulière, indispensable à la survie et au développement de l'espèce. Et ils la remplissent fort bien.

Nous, les hommes, devons apprendre cet art de la métamorphose, car les structures sociales existantes ne nous permettent souvent plus d'optimiser nos fonctions vitales. Bien au contraire. Ces structures, même très complexes, sont devenues trop inertes et trop rigides pour remplir les fonctions auxquelles elles étaient destinées.

Nous avons vécu trop longtemps sous le signe du dinosaure. Il est grand temps de développer une société sous le signe du papillon. Nous devons arrêter de maintenir et de développer des structures qui ne remplissent plus, ou seulement en partie, les fonctions pour lesquelles elles ont été conçues. Il faut dissoudre ces structures et en créer de nouvelles pour améliorer toutes nos fonctions vitales. Cela nous éviterait, dans ce monde soumis à des changements rapides, de subir le sort qui fut jadis celui des dinosaures.

Sous le signe du dinosaure, nous avons développé une culture de l'aliénation qui s'accompagne entre autres de l'illusion fatale du rationalisme. […] Max Weber, économiste et sociologue allemand, le constatait déjà: c'est en raison de la surestimation de la pensée rationnelle que nous vivons aujourd'hui dans un «monde désenchanté». Ce désenchantement croissant nous rend cependant – ce paradoxe n'est qu'apparent – très réceptifs à un nouvel enchantement par des théories de salut de nature profane ou religieuse. Les visionnaires, leaders, guérisseurs, gourous, prophètes et autres sauveurs autoproclamés ont le vent en poupe aujourd'hui. Le refoulé est de retour – un retour qui nous inspire de mauvais pressentiments. C'est justement chez nous, en Europe, que la mémoire collective est encore très vive. Nous savons ce qui peut arriver lorsque des magiciens malades de leurs illusions excitent les émotions et les instincts des masses désenchantées, au point que toutes les réflexions rationnelles et transrationnelles sont emportées par l'irrationalisme collectif. Lorsque le leadership en place échoue, on voit immanquablement apparaître des leaders charismatiques. Ils annoncent haut et fort qu'ils veulent catapulter le «peuple désorienté» vers le prochain paradis terrestre, en précisant comment ils comptent s'y prendre. On voit alors surgir à l'horizon les cavaliers apocalyptiques de l'(auto) destruction.

Dans notre société, nous constatons aujourd'hui un déficit fatal en termes d'innovation et de leadership créatif. La crédibilité de nombreux dirigeants est à nouveau au plus bas […] Il faut [donc] tourner le dos à la danse masquée de la médiocratie et développer un leadership créatif, c'est-à-dire une vision du futur qui nous incite à accomplir des performances créatives et à développer de nouvelles structures et fonctions vitales porteuses de valeurs.

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