On entend souvent que pour faire un bon film, il faut une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. C’est Jean Gabin qui l’a dit, paraît-il. A savoir ni un réalisateur ni un scénariste, mais un acteur. Peut-être voulait-il jouer au modeste, éviter de dire qu’un bon acteur est aussi essentiel à un bon film qu’une bonne histoire? Comment croire en effet à ce qui nous est raconté lorsque ceux qui incarnent les protagonistes de l’histoire ne jouent pas bien? De cette question en découle une autre: qu’est-ce que jouer faux, en opposition à jouer juste?

L’autre soir, j’ai découvert sur Arte un film de Jean Becker dont j’avais souvent entendu parler, mais que je n’avais jamais vu: «Le Trou» (1960). L’histoire, celle de cinq camarades de prison préparant leur évasion, signée José Giovanni, est passionnante. La mise en scène, qui voit Becker jouer avec des espaces minimes, une cellule et quelques tunnels, est d’une force incroyable. Mais sans les cinq acteurs qui donnent corps aux personnages, le film ne serait rien. Leur jeu est naturel, vrai. On croit constamment à ce qu’ils font, ils semblent faire plus que jouer. On y est: ils jouent juste.

Acteurs amateurs passés par la case prison

Renseignements pris, à l’exception de Michel Constantin, le seul que j’ai d’ailleurs reconnu, tous sont amateurs, certains étant même véritablement passés par la case prison. C’est là ce qui différencie, peut-être, un acteur de cinéma d’un comédien de théâtre. Un acteur peut être juste alors même qu’il n’a jamais joué; pas un comédien, ou plus difficilement du moins. «Le Trou» est un très grand film, et j’ai compris en le voyant pourquoi Bertrand Tavernier dit autant de bien de Becker dans son «Voyage à travers le cinéma français».

Parler avec des acteurs de ce qui les anime, de la façon dont ils envisagent leur métier peut être passionnant. Mais pas toujours. Car souvent, ils n’intellectualisent pas leur métier, disent faire ce qu’on leur dit de faire et se contentent de discours promotionnels convenus. Si j’ai ainsi eu des conversations passionnantes avec Isabelle Huppert ou Lambert Wilson, j’ai également connu de belles déceptions. D’où ma satisfaction à la lecture du dernier numéro des Cahiers du cinéma, qui donne la parole – pour une série d’entretiens d’une grande pertinence, parce que la jeunesse à un salutaire besoin de s’exprimer – à une douzaine de jeunes acteurs français. Dont l’énigmatique et androgyne Raph, découverte l’an dernier dans le sensationnel «Ma Loute», de Bruno Dumont. Elle dit ceci: «Je ne suis pas là pour me montrer mais pour montrer des idées, des personnages que des gens ont imaginés, et pour faire rêver, pour transporter.»

Voilà, j’ai trouvé: pour faire un bon film, il faut une bonne histoire, un bon réalisateur et aussi des acteurs – qu’ils soient professionnels ou non – qui transportent.


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