Depuis quelques mois, une controverse oppose l'officialité à la défense professionnelle agricole au sujet du recrutement de la main-d'œuvre. Du côté agricole, on fait valoir que les branches spéciales telles l'arboriculture, le maraîchage, la viticulture, la production de tabac, notamment, requièrent à certains moments de l'année l'engagement d'importants effectifs de travailleurs pour procéder aux récoltes. Compte tenu du caractère manuel, des horaires et de la pénibilité du travail, de la rémunération plus élevée offerte par d'autres activités, du retour de la haute conjoncture, de l'élévation générale du niveau de vie, la main-d'œuvre nécessaire est devenue tout simplement introuvable en Suisse et dans les pays de l'Europe occidentale. Il n'est plus que de rares disponibilités, tôt épuisées, au Portugal, car tous nos voisins se servent dans cette ultime réserve.

Des travailleurs disposés à effectuer ces travaux pour le salaire offert, il y en a pourtant en suffisance. Ils sont d'ailleurs déjà à pied d'œuvre, au bout des champs, et ne demandent qu'à être engagés. Mais voilà, ils ne sont ni Suisses ni ressortissants de l'Union européenne; ils proviennent de l'Europe de l'Est et particulièrement de la Pologne. Et les autorités leur refusent un permis de travail. La politique de la Confédération en la matière est la suivante: 1) le cercle de recrutement de la main-d'œuvre étrangère est, dans la règle, limité aux pays de l'UE; 2) il ne peut être élargi au reste de l'Europe et au monde que pour des travailleurs hautement qualifiés du type informaticiens… footballeurs professionnels ou danseuses de cabaret. La justification massue est celle-ci: une branche qui ne peut survivre que grâce à l'appoint de travailleurs immigrés moins rémunérés n'a pas sa raison d'être.

Cette argumentation, soutenue aussi bien par une droite proche des milieux d'affaires que par la gauche syndicale, est à la fois incohérente et injuste, opportuniste et hypocrite.

Dans nos sociétés avancées, l'agriculture est de plus en plus justifiée par l'exercice de fonctions environnementales et les autorités lui imposent des mandats de prestations publiques et toutes sortes de contraintes écologiques, au nom du principe de durabilité. Ces missions sont par nature liées à un voisinage territorial, à un exercice de proximité et, par conséquent, ne sont pas délocalisables sous d'autres cieux. Dès lors, la Confédération qui, par ses conditions-cadres réglementaires, influe grandement sur les coûts de production et les revenus des agriculteurs est malvenue d'exiger, du côté des produits, une compétitivité tendant au niveau mondial et, du côté des travailleurs, une rémunération de haut standing helvétique; personne ne peut produire aux prix mondiaux avec des coûts suisses.

Lâcher l'agriculture sous prétexte qu'elle rémunère insuffisamment sa force de travail (en moyenne les chefs d'exploitation ne gagnent qu'à peine plus que leurs employés) revient à lui appliquer la logique strictement financière de la valeur boursière (shareholder's value). Déjà discutable s'agissant de la conduite d'une entreprise, ce principe est incongru en politique nationale. Il revient à dire que notre pays gagnerait en bien-être à se débarrasser de tout ou partie de ses paysans et à les remplacer par autant d'actifs dans le «private banking», par exemple. Comme si une société pouvait fonctionner harmonieusement grâce à la satisfaction des seuls services assumés par une ingénierie high-tech.

Cherchant à convaincre, l'argumentation qui nous est servie est assortie de considérations qui se voudraient éthiques. Il serait immoral d'engager un Polonais pour un salaire convenu avec lui mais inférieur à celui auquel prétend un Suisse qui, de toute façon à condition égale, préférera être embauché dans la construction ou la restauration. En revanche, acheter, disons, au tiers du prix suisse, des œufs polonais, des poulets chinois ou des textiles indonésiens serait au-dessus de tout soupçon, quand bien même ces conditions avantageuses sont largement déterminées par les salaires misérables de ces pays. Dans la même optique, aller passer ses vacances en Thaïlande vaut contribution caritative à l'émancipation d'un pays en voie de développement, alors que donner en Suisse du travail à un Camerounais serait perpétuer l'esclavage. En termes de moralité, toujours, est-il convenable pour un pays comme le nôtre de défendre sourcilleusement son secret bancaire, de pratiquer une fiscalité limitée astucieusement, sélective et ciblée, de distinguer, pour la tolérer, l'évasion de la fraude fiscale et d'entretenir les conditions d'une surévaluation de sa monnaie par rapport à son pouvoir d'achat? Tout cela pourquoi? Pour attirer dans ses banques la plus grande proportion de capitaux de toutes provenances.

La manière dont l'agriculture est (mal) traitée en l'occurrence témoigne d'une inquiétante remontée des égoïsmes catégoriels nationaux; elle n'a pas de fondement pertinent de nature économique ou morale. Elle tient à un rapport de force ou d'audience politique défavorable. Comme le dirait le fabuliste Jean de La Fontaine: «La raison du plus fort est toujours la meilleure; selon que vous serez puissants ou misérables…» Le libre-échange, la compétitivité mondiale, c'est bon pour ses partenaires socioprofessionnels; pour sa propre corporation prévaut le traitement national, le respect des conventions collectives de travail indigènes. Quand bien même le produit est essentiellement un dérivé, le résultat d'une somme de travail, au «bougisme» planétaire pour le premier correspond une circulation très entravée et protectionniste des travailleurs. Se rend-on compte, au moins, qu'en imposant la libre circulation des produits agricoles, tout en excluant celle de la main-d'œuvre, ce sont en définitive nos paysans qu'on force à émigrer… vers d'autres branches d'activité.

En bref, de deux choses l'une: ou bien le Conseil fédéral prend les dispositions susceptibles d'élever le revenu des agriculteurs au niveau leur permettant d'aligner les salaires des employés agricoles sur ceux des branches avec lesquelles ils sont en compétition pour le recrutement de ressortissants de l'UE. Ou bien il étend l'application du régime de libre-échange aux éléments constitutifs des coûts des produits qu'il soumet à la compétition internationale; il élargit alors l'espace de libre circulation des travailleurs agricoles aux pays qui en disposent. Ce que demandent les milieux agricoles, c'est d'ouvrir le cercle de provenance de la main-d'œuvre temporaire aux pays qui en offrent, en particulier la Pologne. Et de créer pour cette catégorie un statut officiel qui permette de garder sous contrôle les mouvements de population et les conditions de traitement. En Allemagne, plus précisément dans le Bade-Wurtemberg, un tel régime existe et donne satisfaction.

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