Les électeurs qui voteront le 4 mars pour dire oui ou non à des droits civiques plus étendus pour les immigrés ne se prononceront pas sur cette seule question. Ils voteront en fonction de l'ensemble de l'image, historique, économique, sociale, culturelle et politique, qu'ils ont de l'immigration.

Cette image s'est beaucoup transformée depuis les années 1960-1970. L'économique était alors omniprésent: «Ils venaient pour gagner de l'argent et retourner ensuite dans leur pays.» Les immigrés représentaient en premier lieu une force de travail. Personne n'aurait eu l'idée, à l'époque, de parler de droits politiques. Ensuite, beaucoup sont restés, contrairement à ce qu'ils pensaient eux-mêmes. Parmi eux, beaucoup se sont largement intégrés, aussi par le biais de leurs enfants. On oublie un peu, dans les débats actuels, la grande majorité des immigrés qui se sont exemplairement intégrés, économiquement, socialement et culturellement, biculturellement souvent. Ils représentent un vaste mouvement invisible, des segments importants de la société. Il faudrait qu'on les voie davantage, qu'on connaisse mieux les remarquables trajectoires qu'ils ont suivies, multiples, diverses, contradictoires. Certains ont créé des commerces, des entreprises, etc. de premier plan. Ils ont «réussi». L'immigration ne se résume pas à la vision misérabiliste que proposent certains. Vision condescendante aussi. Il y a également cette volonté de toujours vouloir parler à leur place, de les «représenter». Une infime minorité – souvent des non-immigrés – veut parfois parler au nom de l'immigration en général, alors que certaines communautés immigrées comptent plusieurs centaines de milliers de personnes. Quel que soit le résultat, le 4 mars, il faut que l'immigration silencieuse apparaisse et parle davantage. Certains journaux commencent à le faire.

Continuons, généralisons. Des réussites exemplaires – et il y en a beaucoup – peuvent être motivantes, entraînantes, servir de modèle pour beaucoup d'autres. Oui, bien sûr, à une politique d'intégration plus marquée, mais n'oublions pas que les immigrés intégrés modèles sont légion et qu'il existe aussi de nombreux Suisses non intégrés.

Immigration = problème social, voilà une image fausse qui dessert les immigrés et alimente les préjugés. L'action sociale est importante, mais l'immigration ne s'y réduit pas. D'abord force de travail, aujourd'hui cas social, non. Une grande partie des immigrés vivent bien. Ce sont des individus majeurs, adultes, responsables, actifs socialement et culturellement. Pourquoi ne pas créer aussi un parlement des communautés immigrées où ils pourraient eux-mêmes parler de leurs réalités, de leurs problèmes, et cela de leur point de vue, car tous ne sont pas ici depuis plus de huit ans.

Au plan politique, se sont développées, dans nos pays, des valeurs plus spécifiquement citoyennes à côté des valeurs nationales. Les Suisses sont attachés de manière variable aux valeurs nationales, certains très fortement, d'autres moins. Ces derniers peuvent néanmoins être des citoyens très actifs. Pour certains, valeurs citoyennes et valeurs nationales restent indissociables. D'autres prennent acte du fait que, sous l'effet des mélanges de population généralisés, les valeurs strictement nationales se sont affaiblies. Mais un immigré, comme certains Suisses d'ailleurs, sans être attaché aussi fortement aux valeurs nationales que les Suisses les plus patriotes, peut néanmoins vouloir contribuer à la vie collective selon des valeurs précisément davantage citoyennes. La politique est, elle aussi, en voie de laïcisation. La politique devient moins idéologique, davantage sociale et politique dans un sens plus large. La participation à la vie de la cité crée à son tour du lien social, antidote à la ségrégation et à l'exclusion, phénomènes qui peuvent entraîner à leur tour marginalisation, voire insécurité et violences.

Le système politique suisse de la démocratie directe, avec ses initiatives populaires, référendums, votations constantes sur tous les sujets de société qui préoccupent aujourd'hui les habitants d'une cité, constitue un générateur de citoyenneté particulièrement adapté à l'époque actuelle, époque de «montée des profanes». Aujourd'hui, les citoyens ordinaires veulent participer, avoir leur mot à dire et non plus être gouvernés par décret.

Les campagnes politiques qui précèdent les votations populaires (débats publics de toutes sortes, dans les médias, la presse, lettres de lecteurs, discussions en famille, avec les amis, au travail, au niveau local, dans les associations, les partis politiques, les groupements ad hoc, etc.) engendrent simultanément une intense vie sociale et culturelle, du lien social. La démocratie référendaire en acte crée à la fois de la vie sociale et de la citoyenneté, elle intègre donc aussi socialement. C'est l'inverse de ce que l'on a l'habitude de penser, mais c'est bien le tour de force que permet notre système politique. Puisque l'on veut intégrer davantage les immigrés, on aperçoit mieux le rôle que pourrait jouer une ouverture du système politique aux immigrés. La politique ne se réduit plus à la lutte fratricide entre idéologies fanatiquement opposées. Elle est aussi, et de plus en plus, intérêt pour les problèmes de société, immédiats et plus généraux, et volonté de tous – spécialistes et non-spécialistes – de participer à leur solution.

Cette citoyenneté-là, dont dépend aussi la qualité de la vie sociale et collective, peut commencer dès l'adolescence et dans les écoles par l'organisation de «votations blanches» sur les sujets de société importants et qui intéressent aujourd'hui les adolescents dès leur plus jeune âge. Quelque temps avant une votation populaire, les élèves recevraient des dossiers bien documentés sur le thème en votation. Ils discuteraient, débattraient et voteraient en blanc avant la votation réelle. Au lieu d'exhorter abstraitement et rituellement les jeunes à s'intéresser à la vie civique, ils apprendraient les valeurs civiques en les pratiquant. Lors de ces votations blanches, personne n'aurait idée de demander aux enfants d'immigrés de quitter la salle de classe au moment du vote parce qu'ils sont «étrangers».

Parler davantage des valeurs citoyennes, qui prennent de plus en plus de place à côté des valeurs nationales, mais sans exclure ces dernières, permettra peut-être de dédramatiser petit à petit «les droits politiques des immigrés», droits qui deviendront aussi des devoirs, dès l'école mais pas uniquement à l'école.

*Immigration, quelle intégration, quels droits politiques, Ed. L'Age d'Homme, Lausanne-Paris, 2000. A paraître: Immigration, médias et démocratie directe.

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