C’est une folle rumeur qui a pris la forme d’une spirale infernale. Les réseaux sociaux se sont emballés, et même des personnalités ont tweeté la fausse information, contribuant bien malgré elles à l’amplifier. De quoi parle-t-on? De l’affaire des adolescentes noires disparues à Washington. Quatorze filles en un jour! Emotions, angoisses et scénarios de traite d’êtres humains ou d’enlèvements de masse ont commencé à inonder Twitter et Facebook, sur fond de tensions raciales. Les hashtags #missingDCgirls, #Findourgirls, #Bringthemhome ou encore #BringBackOurGirls sont soudainement devenus populaires.

Sauf que tout cela n’a pas eu lieu. Du moins pas de cette manière, ni avec cette ampleur. Comble de l’affaire, c’est la police de Washington qui est à l’origine de la rumeur. Le début de l’histoire? Voulant bien faire, la police a commencé en début d’année à diffuser, sur Twitter, des avis de recherche, avec photos, d’individus disparus. La plupart sont des adolescentes noires, âgées de 11 à 16 ans. A partir de là, tout s’est emballé. «14 filles noires ont disparu à DC en 24 heures»: ce message publié sur Instagram a déclenché des milliers de tweets et un mouvement de panique. A cette crainte s’est ajoutée la suspicion, dans la communauté noire, que le phénomène soit négligé par les autorités.

Des personnalités sont entrées dans la danse. Comme Bernice King, la fille de Martin Luther King. Elle a tweeté: «La traite des êtres humains et l’esclavage sexuel sont omniprésents. Ne présentez pas nos disparues de Washington comme des fugueuses afin d’éviter de les rechercher»:

Viola Davis, l’actrice qui vient de recevoir l’Oscar du meilleur second rôle pour Fences, s’y est aussi mise, de manière plus mesurée:

Ainsi que des joueurs des Washington Wizards, l’équipe de basket locale, ou encore Chris Paul, vedette de la NBA des Los Angeles Clippers, suivi par 6 millions d’abonnés. Même le groupe des élus noirs du Congrès, le Black Caucus, est intervenu auprès du FBI et du ministre de la Justice, Jeff Sessions, en leur demandant en substance de s’impliquer autant dans les recherches que s’il s’agissait de Blanches. Sans oublier le pasteur et activiste Al Sharpton. Certains ont effacé leur tweet, d’autres pas.

Dépassée par les événements, la police de Washington, ville composée de 48% de Noirs, 36% de Blancs et 10% d’Hispaniques, a dû se répandre en explications. Et remercier les médias qui ont rectifié la situation:

Accusées de vouloir étouffer un scandale et de cacher sous le tapis des disparitions de Noirs, les autorités ont même dû tenir une conférence de presse pour remettre l’église au milieu du village. Les faits: malgré cette soudaine visibilité sur Twitter, le nombre de mineurs portés disparus n’a pas augmenté à Washington, il continue de tourner autour des 2200-2400 par année et a même baissé en 2016 (2241) par rapport à l’année précédente (2433).

La plupart des fugueuses récemment recherchées ont par ailleurs été retrouvées. Sur les 501 cas de disparitions de mineurs ayant fait l’objet d’une enquête en 2017 à Washington, seulement 22 restent non résolus. Tous les adolescents portés disparus s’avèrent par ailleurs, toujours selon la police, avoir quitté leur domicile sur une base volontaire. Voilà pourquoi il n’y a pas eu de déclenchement de l’alerte d’enlèvement Amber.

Surtout, il n’y a jamais eu 14 disparitions le même jour. Reste que la rumeur a du bon: devant tant d’attention, la maire de Washington, Muriel Bowser, une Afro-Américaine, vient d’adopter plusieurs mesures pour renforcer la lutte contre la disparition de mineurs. La stratégie de la police sur les réseaux sociaux se révèle finalement gagnante.

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