Editorial

Affaire Baupin: harcèlement sexuel et paralysie

La politique est un monde d’hommes où les femmes sont exposées à une double contrainte: être complices d’un pouvoir qu’elles ne partagent pas, ou victimes de ce même pouvoir

«Façonné par les hommes et issu d’une tradition guerrière, le monde politique est une sorte de terrain de chasse dans lequel les femmes essayent de survivre.» Voilà comment mardi, au micro de France Info, Clémentine Autain, députée du Front de Gauche, expliquait le silence des victimes des harcèlements et agressions supposées du député Vert Didier Baupin. Car, après avoir relaté ce nouveau scandale sexuel, la question récurrente des médias et des réseaux sociaux fut celle-ci: pourquoi ne parler que maintenant?

Une question pleine de sous-entendus; une manière de détourner l’attention, de déplacer la faute: la victime est soupçonnée de duplicité et du coup, l’agresseur est un peu moins coupable. C’est ce même retournement qui a profité à DSK, quand les propos de Nafissatou Diallo ont été mis en doute par le procureur.

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Complice ou victime, voilà le choix

Ce que met en lumière Clémentine Autain, c’est un système de double contrainte. La politique est un monde d’hommes. «Si vous voulez appartenir à ce milieu, soit vous faites comme nous, donc vous vous adaptez, soit vous êtes différente mais c’est à vos risques et périls»: solitude, moquerie, perte de crédibilité, menace d’exclusion etc. Complice d’un pouvoir que l’on ne partage pas ou victime de ce même pouvoir, voilà le choix. Avec une contrainte supplémentaire en politique: l’obligation de se faire élire, donc de soigner son image: ni trop féminine, signe d’incompétence (Ségolène Royal), ni trop masculine, signe de dureté (Margaret Thatcher).

C’est pour ne plus avoir à subir ces doubles humiliations que les huit collègues du député Vert se sont mis à parler. Elles seront probablement suivies par d’autres. La parole, dans ce cas, est l’arme la plus efficace pour modifier le rapport de force, pour que cesse cette insupportable impunité; pour que «la honte change de camp». Sans le secret, plus d’impunité. Et c’est bien l’impunité qu’il faut combattre: par des législations plus fermes, en libérant la parole mais surtout en l’écoutant, en soutenant les victimes au lieu de les désespérer: 40% des cas de harcèlement se règlent au détriment de la plaignante.

Ce n'est pas propre à la France

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Mais aussi en abandonnant certains préjugés. Par exemple celui qui voudrait que ces scandales soient propres à la France et à sa culture de la séduction. Les chiffres sont parlants, une femme sur cinq dit avoir connu, à des degrés divers, le harcèlement sur son lieu de travail. Si la Suisse n’a pas connu de scandale politique de cette ampleur, c’est que le pouvoir accordé aux élus est moins grand, et les privilèges moins nombreux.

Cela n’empêche pas la socialiste Maria Bernasconi, qui a siégé près de vingt ans à Berne, de parler de machisme sournois, celui qui oblige les femmes à réduire leur champ d’action ou leur liberté pour ne pas être confronté à des situations indésirables. Car le harcèlement conduit à la paralysie. Des victimes, mais aussi de leurs agresseurs qui répètent inlassablement les mêmes comportements.

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