Revue de presse

Affaire Epstein: la défense du prince Andrew vire à la bérézina

Le deuxième fils de la reine Elisabeth vient de s’expliquer à la BBC sur ses liens avec le millionnaire pédophile qui s’est suicidé dans sa cellule en août dernier. Mal. Pitoyablement mal. Au point que les médias lui conseillent fortement de maintenant disparaître de la voie publique

Vous avez raté les premiers épisodes? Ça tombe bien, nous aussi. Reprenons donc depuis le début, pour mettre un soupçon de sucre dans l’amère potion du Brexit qu’on est en train de boire jusqu’à la lie outre-Manche. Alors, attention, place maintenant à une voix (voie?) royale de contralto dramatique, genre Erda dans L’Or du Rhin de Wagner, pour mieux chanter en chœur avec elle et avec toutes les unes de la presse d’Albion recensées par France Inter:

Il est dans de beaux draps
Ce sacré prince Andrew
[Rime relativement riche avec l’accent écossais.]

Et toute marrie, la reine
Ne saurait compter sa peine
[Rime nettement plus riche.]

A l’heure d’un méchant retour de flamme sur sa royale altesse, il convient d’abord de rappeler aux roturières et roturiers ignorants de la chose buckhingamienne qu’Andrew d’York, né Andrew Albert Christian Edward le 19 février 1960, est donc bien un membre de la plus haute famille britannique. C’est le frère du prince Charles et le deuxième fils réputé – selon Stéphane Bern – pour être le préféré d’Elisabeth II, reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Il vient de devoir s’expliquer. S’expliquer sur ses liens troubles avec le financier américain Jeffrey Epstein, classé délinquant sexuel aux Etats-Unis et retrouvé suicidé en prison en août dernier.

Lire aussi ce post de blog: Familles royales – éternels seconds (25.08.2019)

Alors, que sont-ce que ces nouvelles turpitudes de puissants? Une femme qualifiée d'«esclave sexuelle», Virginia Roberts Giuffre, affirme avoir été forcée d’avoir des relations intimes avec ledit prince à Londres en 2001 alors qu’elle avait 17 ans, puis à deux autres reprises à New York et sur l’île privée de Jeffrey Epstein dans les Caraïbes. A cette époque, notre homme était déjà divorcé (en 1996) et «faussement séparé», après un convolage en justes noces un peu raté mais en éternel raccommodage, de la fougueuse Sarah Ferguson, mère des princesses Beatrice et Eugenie.

Evidemment, what a pity, il a «catégoriquement» démenti les affirmations de son accusatrice lors d’un entretien de près d’une heure diffusé samedi soir sur la BBC: «Ce n’est pas arrivé», dit-il, prêt à déposer devant la justice «dans de bonnes circonstances». De quoi immédiatement déclencher des salves d’ironie dans la plupart des journaux britanniques sur la ligne de défense d’un prince dont le magazine Time brosse un portrait au vitriol.

«Il n’avait pas l’air conscient du sérieux de l’affaire, riant et souriant à plusieurs reprises pendant l’interview […] et n’exprimant aucun regret ou inquiétude envers les victimes d’Epstein», juge ainsi le Guardian. (Rappelons ici à toutes fins utiles que ce multimillionnaire qui avait fait fortune dans la finance, en partie grâce à des opérations de chantage, a effectué en 2008-2009 une peine de 13 mois de prison dans une affaire de prostitution impliquant une mineure et a ensuite été incarcéré en 2019 dans l’attente d’un procès pour trafic de mineurs.)

On vous passe les détails, les rebondissements, les parties fines et autres orgies dont se régalent les tabloïds britanniques, mais «l’étau se resserre», titre solennellement le Journal de Montréal. Et dans ce contexte glauque, le «pari» du prince Andrew de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité à la télévision risquait fort de se retourner contre lui et la famille royale. C’est fait, encore mieux qu’espéré.

«Je n’ai jamais rien vu d’aussi désastreux», a réagi dans le Daily Mail le consultant en relations publiques et communication de crise Mark Borkowski, pour qui cette interview peut servir d’exemple à des étudiants de «ce qu’il ne faut pas faire». Selon lui, «c’était comme regarder un homme dans des sables mouvants à qui malheureusement personne n’aurait jeté de corde» pour tenter de s’en sortir. Bégayant, peu sûr de lui, arrogant, hautain et à vrai dire pas crédible une seule seconde. Non seulement aux yeux du commun des mortels, mais aussi à ceux des commentateurs de la royauté les plus bienveillants.

Sur Twitter, Peter Hunt, ancien chroniqueur royal de la BBC, a estimé que cette interview, qui à ses yeux affecte la reine, traduisait un «malaise» au sein de la royauté. Selon lui, son frère aîné le prince Charles devrait avoir le «courage» de dire au prince Andrew de «se retirer de la vie publique». D’ailleurs, plusieurs médias le relaient, le conseiller presse du prince, Jason Stein, opposé à cette opération de communication qui a viré au fiasco, a quitté récemment ses fonctions.

Le Times de Londres et tous les autres médias raillent notamment l’alibi invoqué par le prince, qui a affirmé qu’il se trouvait dans un restaurant de la chaîne Pizza Express de Woking, une ville au sud de Londres, le jour des faits décrits à Londres par son accusatrice. Un lieu qu’on dira pour le moins inhabituel pour un membre de la famille royale britannique, un peu comme si la reine elle-même allait se taper un cheeseburger au MacDo. Et là où son accusatrice le décrit comme transpirant abondamment en dansant dans un club de Londres en 2001, lui rétorque que c’était impossible. Ce, dit-il, en raison… d’une maladie due à une montée d’adrénaline lorsqu’il a été visé par des tirs lors de la guerre des Malouines en 1982, où il était pilote d’hélicoptère.

L’impitoyable quotidien s’en prend ainsi au «pauvre chéri» qui s’est présenté comme un «héros» de la guerre thatchérienne. Empêtré dans ce qui ressemble à un enfumage généralisé, il se voit aussi reprocher le vocabulaire employé tout au long du fameux entretien: le fait qu’il a expliqué qu’il avait vu Epstein en 2010 après sa condamnation «pour couper les ponts» ou le fait qu’il a qualifié de seulement «inconvenant» le comportement de son ami pédocriminel.

Y a-t-il un pilote à bord?

Dans son éditorial, le Sunday Times, qu’a intégralement repris et traduit Courrier international, ce sont là «des réponses honteuses», déplore ce très sérieux journal conservateur, qui se demande «si quelqu’un tient encore les rênes de la famille royale». De quoi se souvenir de l’annus horribilis de la reine, en 1992 – divorce de la princesse Anne, séparation d’Andrew et de Sarah, séparation de Charles et de Diana, incendie du château de Windsor –, millésime après lequel elle avait accepté les critiques adressées à la monarchie et s’était engagée à en faire «un véritable outil de changement». «Personne ne pouvait alors douter de son sens de l’intérêt public. Mais l’interview catastrophique que le prince Andrew vient de donner à la BBC bat en brèche cette idée selon laquelle la monarchie est sensible à l’opinion publique.»

«Par ses réponses ineptes, insensibles et toxiques», son fils «n’a fait qu’ajouter à la confusion. Penser qu’il arriverait à crever l’abcès en donnant une longue interview à la télévision était une stratégie extrêmement risquée. La famille royale donne l’impression de naviguer à vue.» En août dernier, le Times retraçait déjà les contours de cette vie «navrante» marquée par les faux pas. Une nouvelle fois, le prince a donc «commis une erreur désastreuse et, maintenant, Buckingham Palace n’a plus d’autre option raisonnable que d’annoncer que le fils de la reine s’exprimait en son nom propre». En pleine campagne électorale pour les législatives du 12 décembre, la monarchie se trouve plongée «dans une controverse dont elle se serait bien passée».

En dessins, aussi

France 24 signale aussi que «les dessinateurs de presse britanniques se déchaînent. Bob Moran se moque des efforts de la famille royale pour tenter d’éteindre l’incendie médiatique autour de son rejeton, surnommé outre-Manche «Randy Andy», «Andy le chaud lapin», par ses détracteurs. «Le pantalon d’Andrew est en feu, vite, dépêchez-vous», demande la reine Elisabeth à son cocher. «La plèbe ne comprendra jamais le degré d’honneur qu’il y a à continuer à fréquenter la maison d’un violeur condamné, pour des raisons pratiques», fait dire au prince Andrew le dessinateur Ben Jennings. «Les prolétaires n’ont vraiment aucun bon sens», acquiesce Jacob Rees-Mogg, le chef de file des conservateurs pro-Brexit.

Bref, «c’était une prestation choquante, au cours de laquelle le prince a donné l’impression de ne pas être un homme en butte à de fausses accusations, mais un repentant réticent, incapable d’exprimer de vrais regrets. La monarchie se retrouve embourbée dans le scandale.» Pour se tirer de ce mauvais pas auquel même France Culture s’est intéressée – c’est dire –, «il va falloir que le prince cesse d’apparaître en public et observe le silence pendant une longue période» après ce tumulte et ces centaines d’articles qu’a repérés Google.

Au minimum longue, la période, oui. Et du coup, le contralto dramatique qui inaugurait ce récit ample et sombre s’est transformé à l’insu de son plein gré en contralto bouffe, qui ne désigne pas une catégorie vocale spécifique aux tragédies de la vie publique, mais des cordes qui étincellent dans les emplois comiques.


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