Depuis quelques semaines, de nouveaux documents sont accessibles aux Archives fédérales. Ils concernent le citoyen suisse Maurice Bavaud, de Neuchâtel, décapité en mai 1941 à Berlin-Plötzensee, ainsi que son camarade d'école français Marcel Gerbohay, avec qui il avait fréquenté l'internat catholique de Saint-Ilan (France), exécuté en 1943, également à Berlin-Plötzensee. Les documents jusqu'ici secrets montrent que la police fédérale a enquêté au printemps 1940 dans cette affaire et qu'elle a communiqué le résultat de son enquête à la Gestapo en juillet 1940.

A l'automne 1938, Bavaud avait tenté de tuer Hitler. Sans savoir l'allemand, il avait suivi le dictateur à Berlin, puis à Berchtesgaden et à Munich, muni d'un pistolet et d'une recommandation falsifiée. Il n'a certes jamais été introduit auprès de Hitler, mais à Munich, le 9 novembre 1938, il a tout de même pu s'en approcher assez et il aurait pu tirer. C'est en tout cas le point de vue de la Gestapo, celui de Hitler et celui du Tribunal du peuple nazi de Berlin, qui l'a condamné à mort le 18 décembre 1939.

L'histoire de Maurice Bavaud a fait l'objet de plusieurs récits différents. Il existe des livres: de Rolf Hochhuth (Tell 38, 1979), de Nicolas Meienberg (Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler; 1982, trad. L. Weibel) et de Klaus Urner (Der Schweizer Hitler-Attentäter. Drei Studien zum Widerstand und seinen Grenzbereichen, 1980). Il existe aussi un film tourné en commun par Villi Hermann, Nicolas Meienberg et Hans Stürm (Es ist kalt in Brandenburg (Hitler töten), 1980). Certains de ces auteurs se sont disputés, voici vingt ans, en se reprochant mutuellement des méthodes de travail peu honnêtes ou idéologiquement unilatérales. Klaus Urner par exemple a adressé de tels reproches à Hochhuth, Meienberg, Stürm et Hermann; Nicolas Meienberg pour sa part en a adressé de similaires à Urner.

Les quatre frères et sœurs encore vivants de Maurice Bavaud sont très remontés contre Klaus Urner car il défend la thèse que Bavaud n'a pas prémédité un attentat politique mais qu'il était un cinglé manipulé par Marcel Gerbohay, également cinglé, qu'il tenait pour un descendant des tsars. Selon cette théorie, fondée tout de même sur des déclarations similaires de Bavaud et plus tard de Gerbohay lors d'interrogatoires de la Gestapo, Gerbohay voulait faire assassiner le Führer parce que ce dernier, dans «son grand amour de la paix», n'avait pas immédiatement envahi l'Union soviétique après les Accords de Munich en 1938 pour y éradiquer le communisme et le judaïsme.

Meienberg par contre, dans son livre tout comme dans le film, se fonde davantage sur les déclarations de Bavaud au cours de son procès devant le Tribunal du peuple, le 18 décembre 1939: le séminariste suisse, selon le procès-verbal, «laisse tomber toutes ces mystifications» et déclare avoir «forgé le plan de tuer Adolf Hitler de sa propre initiative». Il déclare qu'il considère «la personnalité du Führer comme un danger pour l'humanité, et surtout pour la Suisse dont il menace l'indépendance». Il ajoute avoir agi pour des motifs religieux: l'Eglise et les organisations catholiques sont opprimées en Allemagne, si bien que l'action projetée aurait rendu service à l'humanité et à la chrétienté.

Nicolas Meienberg avait acquis la conviction que Bavaud était sain d'esprit et que rien n'indiquait une perturbation psychique. Certes, une amitié de potache le liait à Marcel Gerbohay qui avait traversé diverses crises à l'internat et souffert de somnambulisme; il semble aussi que dans ses rêves il ait parlé russe, et il a prétendu, un temps, descendre des tsars (il se serait également présenté comme fils naturel de De Gaulle après l'occupation de la France). Mais, aux yeux de Meienberg, Bavaud n'était pas assez primitif pour se rendre en Allemagne, soumis aux chimères d'un autre; n'a-t-il pas soudain présenté au tribunal des motivations rationnelles et autonomes, compréhensibles dans notre perspective, sur son intention de tuer Hitler?

Les frères et sœurs de Maurice Bavaud préfèrent évidemment cette image. Il n'empêche que lorsque Bavaud a cru être à la veille de son exécution, il en revient, dans une lettre d'adieu à sa famille bloquée par la Gestapo, à l'histoire du mandataire. Comme au début des interrogatoires, il déclare être au service d'un homme bien plus important, nommant pour la première fois cet homme et le titre qu'il lui prête (Gerbohay alias grand-duc Dimitri de Romanov-Holstein-Gottrop); dans les interrogatoires qui ont aussitôt repris, il nomme aussi quelques témoins en Suisse aptes à donner des renseignements sur Marcel Gerbohay qu'ils ont connu à l'internat.

C'est alors qu'une collaboration s'instaure entre le Ministère public fédéral et la Gestapo: on renvoie l'exécution de Bavaud. De Berlin, un certain Müller, chef de la police criminelle du Reich, adresse une lettre à Berne le 3 avril 1940: «Comme vous le savez déjà, le citoyen suisse Maurice Bavaud a été condamné à mort (…). Bavaud a été convaincu – ce qu'il a du reste avoué au cours de l'audience – d'avoir entrepris les 9 et 11.11.38 à Munich des tentatives d'assassinat sur la personne du Führer.»

On l'a vu, la famille de Bavaud à Neuchâtel n'était pas encore informée de la sentence de mort prononcée contre lui, elle savait seulement qu'il était incarcéré pour un délit de nature politique. La famille Bavaud avait été trompée depuis le début de l'année par des lettres mensongères du Département politique fédéral, l'actuel DFAE, qui craignait que l'affaire ne soit rendue publique et que d'éventuels articles de presse n'indisposent le Reich.

L'ambassadeur suisse à Berlin, Hans Frölicher, refusa d'intervenir en faveur du détenu dont il a décrit les intentions comme étant «répugnantes». En janvier 1940, Frölicher a certes suggéré aux autorités allemandes de ne pas exécuter la sentence, mais il n'a pas voulu déposer de demande de grâce formelle. Les Allemands avaient toutes les raisons de croire que la Suisse ne protesterait pas contre l'exécution.

On peut penser que le chef de la police criminelle du Reich n'est autre que Heinrich Müller, le patron de la direction IV (Gestapo) du Ministère de la sécurité du

Reich à Berlin (Reichssicherheitshauptamt), celui qu'on surnommait Müller la Gestapo. L'identité du «colonel» à Berne ne peut pas être établie avec certitude; il pourrait s'agir du procureur de la Confédération en personne, Franz Stämpfli. En tout cas, la lettre est arrivée sur le bureau du Ministère public qui apprit ainsi les détails de cette histoire de prétendu descendant de tsar Gerbohay, telle qu'on la trouve dans les livres et qui se mit aussitôt en devoir de la vérifier.

Car bien qu'on ait eu les «doutes les plus vifs» à Berlin sur la véracité des déclarations de Bavaud, la Gestapo priait néanmoins le Ministère public fédéral d'interroger huit condisciples de Bavaud et de Gerbohay domiciliés en Suisse et «de nous communiquer les résultats s'ils sont probants».

Müller la Gestapo n'a pas signé «Heil Hitler», mais, pour une fois, a écrit «votre dévoué». Un autre Müller, inspecteur de la police suisse, se rendit un mois plus tard à Fribourg, Bienne et Neuchâtel pour y questionner des condisciples de Bavaud et de Gerbohay: Louis B., Alexandre D et Emmanuel D. Le 5 juin 1940, l'inspecteur Müller écrivait son rapport. Le 16 juillet 1940, le Ministère public fédéral informait Berlin: «En référence à votre demande du 3 avril 1940 concernant Bavaud nous avons l'honneur de vous remettre en annexe un rapport sur le résultat des recherches de nos services de police. Nous recommandons de renoncer à l'idée d'un échange avec des Suisses arrêtés ou jugés en Allemagne. On peut en tout cas affirmer avec certitude aujourd'hui que les cas évoqués par le Département politique ne présentent pas d'intérêt, ce que l'Auditeur a déjà fait valoir à juste titre.» Extrait de la lettre de l'Auditeur de l'armée: «Finalement je me demande s'il est recommandable, dans l'intérêt de notre propre sécurité, d'aider à l'impunité d'éléments hautement douteux de nationalité suisse qui se sont rendus coupables en Allemagne de graves délits. Sauf votre respect, il vaut bien mieux que ces gens purgent en Allemagne la peine qui leur revient. Bien moins encore pouvons-nous être intéressés à rapatrier des communistes suisses.»

Le 18 octobre 1940, le Conseil fédéral décida de renoncer à toute tentative d'échange des saboteurs contre des Suisses incarcérés. On voulait aussi se montrer ferme face aux Allemands. Une tentative de l'ambassadeur nazi Otto Köcher, en janvier 1941, pour obtenir quand même l'échange contre la libération de Bavaud n'a manifestement pas été prise au sérieux à Berlin. On n'a sans doute jamais cherché à savoir si Hitler aurait été susceptible de laisser en vie son agresseur. Selon Klaus Urner, le Führer aurait personnellement donné l'instruction, en mai 1941, de procéder à l'exécution de Maurice Bavaud.

Mais qu'est-ce que le Ministère public fédéral a bien pu découvrir durant son enquête auprès des trois témoins? Rien de bien nouveau. Quelques indications contradictoires: un témoin était d'avis que son condisciple Gerbohay devait vraiment être d'origine russe et aristocratique; les deux autres pensaient plutôt que Gerbohay avait parlé breton dans ses rêves, pas russe, mais si l'inspecteur pensait qu'il était d'origine russe – pourquoi pas…

(…) Dans le rapport livré à la Gestapo, l'inspecteur Müller, de la police fédérale, a rendu les choses encore un peu plus claires. Il cite une lettre de Gerbohay au témoin D. où Gerbohay lui rapporte qu'il avait conseillé à Bavaud, malheureusement emprisonné à présent, d'aller apprendre l'allemand parce qu'il pourrait lui procurer un emploi qui nécessite la connaissance de cette langue – un emploi à Paris, cependant, pas auprès de Hitler. Sur les motifs et les circonstances de l'arrestation de Bavaud, son instigateur supposé n'avait pas la moindre idée. La lettre photocopiée par la police fédérale reparaît dans les dossiers allemands, dans l'acte d'accusation contre Gerbohay, condamné à mort en 1943. Dans son rapport, l'inspecteur suisse avait écrit: «Nous avons acquis la conviction que Bavaud, à la fin de son séjour à Saint-Ilan, n'a été rien de moins qu'un homme de paille de Gerbohay. L'amitié qui les liait allait certainement au-delà de l'intimité. Aucun des témoins n'a pu le confirmer catégoriquement, mais il existe de fortes présomptions d'une relation homosexuelle entre Gerbohay et Bavaud.»

Aux yeux du IIIe Reich, l'homosexualité constituait un motif d'extermination. De plus, l'inspecteur parle d'une hérédité chargée: un des arrière-grands-pères de Bavaud aurait été un buveur notoire et un de ses grands-pères aussi. Mais, ajoute l'inspecteur, la plupart des témoins n'ont pas pu donner de renseignements parce qu'ils étaient à l'étranger ou parce qu'ils n'avaient connu Bavaud et Gerbohay que de très loin. Le plus intéressant de ces témoins, selon l'inspecteur, était Charles Rappo, qui se trouvait dans la région de Rennes. Il se pourrait que l'inspecteur Müller ait été animé des meilleures intentions en cherchant à prouver que «l'homme de paille» Bavaud n'était pas responsable de son acte.

Charles Rappo, au téléphone, le 19 octobre 1998: «Bavaud était-il homosexuel?» – «Je ne crois pas, vraiment je ne crois pas, je n'ai jamais rien remarqué.» – «Est-ce qu'ils n'étaient pas cinglés quand même, ces deux?» – «Non, non! En tout cas pas Bavaud.»

Le père Charles Rappo, 81 ans, qui a déjà reçu de nombreux historiens, croit qu'en dépit de leur amitié, Bavaud et Gerbohay avaient des raisons divergentes d'être contre Hitler. Mais il serait ravi de connaître l'avis de la police fédérale.

©«Die Wochenzeitung»

Traduction de Gilbert Musy (adaptation d'un article publié le 22 octobre 1998).

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