Opinion

Affaire Ramadan: derrière les tartufes, quelle religion?

OPINION. La communauté musulmane est sous le choc des accusations portées contre Tariq Ramadan, car ce n’est pas ce qu’elle pouvait attendre d’un personnage au leadership aussi affirmé. Mais ce désenchantement a un côté salutaire, écrit René Longet

Le sort d’un prédicateur très médiatisé et dont la parole a séduit les foules ne concerne-t-il que sa personne, ou nous permet-il de reconnaître derrière l’individu une de ces tartuferies dont les religions offrent régulièrement le spectacle?

L’aspect pénal de l’affaire se plaidera, les avocats sont appointés, la justice statuera. L’aspect moral touche par contre à la façon dont l’opinion perçoit et évalue un comportement prouvé ou supposé d’une figure de proue qui, depuis des décennies, s’expose au public dans un discours à géométrie variable, ambigu mais constamment «compréhensif» pour l’intégrisme.

Et c’est cette figure prônant austérité et rigueur qui donc se fait piéger précisément sur ce terrain. Grand classique, dont curés, évêques, popes et prêtres de toutes religions ont fait ample démonstration.

Pour l’islam, cette pierre d’achoppement de l’exemplarité se double d’autres enjeux conflictuels. Comme sur la situation des femmes, qui s’est considérablement altérée sous les coups des intégristes. Ou sur la liberté de conscience et de croyance, qui après des siècles d’Etat de droit divin et de foi imposée par les armes, est la règle dans la plupart des pays.

Débat sur la nature de la foi

La communauté musulmane est évidemment sous le choc, car ce n’est pas ce qu’elle pouvait attendre d’un personnage au leadership aussi affirmé. Mais ce désenchantement a un côté salutaire, soulignant à quel point non seulement le prêche rigoriste mais aussi le sentiment de supériorité d’une foi par rapport à une autre sont fallacieux. La chute du prêcheur de son piédestal permet d’affranchir ses auditeurs d’une allégeance intellectuelle et émotionnelle, les aide à penser par eux-mêmes.

La religion mérite mieux que cela.

Et si la religion était autre chose que ce que ses imams (généralement autoproclamés) prétendent? Si l’affaire Ramadan pouvait stimuler le monde musulman – et toutes les religions – à ouvrir le débat sur la nature de la foi?

Et comme toutes les religions, l’islam devra se positionner sur des questions comme celles-ci:

• Quelle est la place de la femme dans l'islam? Son infériorité est-elle un commandement immuable, ou une fixation sur une époque donnée?

• Quelle est la place du débat dans l'islam? Son mode d’organisation n’est pas fondamentalement différent du protestantisme, qui ne connaît lui non plus ni papes, ni interprètes exclusifs. Et dès lors qu’il n’y a pas qu’une voie, mais des voies, de quel droit ta voie serait-elle plus vraie que la mienne? Alors débattons-en, c’est plus intelligent que de s’entre-tuer.

• Et finalement, la question des questions: la place de la lettre par rapport à l’esprit.

Anthropologiquement parlant, la foi est une façon de percevoir le monde, de se mettre à l’unisson de réalités spirituelles. Un peu comme l’art, elle représente une approche différente du réel, mais tout aussi légitime, que la méthode analytique, dualiste, de la science. Les diverses religions ne sont que des moyens, façonnés par les temps et les lieux qui les ont vus naître, de faire vibrer cette manière d’entrer en résonance avec ce qui est convenu d’appeler le divin en nous et dans le monde.

Préférer l’esprit à la lettre

Qu’il s’agisse des monothéismes, des polythéismes (ceux de l’Antiquité, celui de l’hindouisme), de l’absence d’un dieu personnalisé (cas du bouddhisme ou de la religion des origines, le chamanisme), le cœur de tout cela n’est pas le nombre de figures divines ou de véhicules du sacré, mais la perception de celui-ci.

Lire les textes religieux et prendre à la lettre ce qui est par définition parabole et symbole, c’est faire violence à leur nature, c’est confondre un message historiquement connoté – par les pratiques, les connaissances et les mœurs de l’an zéro en Palestine ou de l’an 632 en Arabie – et ce que ce message peut et doit signifier dans le monde actuel.

Préférer la lettre à l’esprit, c’est la réduire, la figer, la stériliser, faire de la religion une coquille vide. En quoi une foi vécue doit-elle craindre le débat, la confrontation avec le doute et avec les résultats du mode de connaissance scientifique? Demandons à un scientifique d’expliquer l’infini, l’éternité. Cela dépasse les limites de sa méthode. Tout comme demander à une religion d’expliquer l’évolution, la botanique, la géologie, l’astronomie… Alors, si cette triste affaire pouvait aider à déboulonner et décrédibiliser tous les tartufes et tous les intégristes du monde, à réconcilier foi et débat, elle n’aura pas été inutile.

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