Revue de presse

Affaire Tapie: Christine Lagarde, la patronne du FMI, face à ses juges

Ce lundi s’ouvre le procès de l’ex-ministre française devant une juridiction d’exception, qui traitera de cette «ramification» du plus gros scandale financier qu’ait connu la Ve République. L’affaire est si interminable que les médias se plient en quatre pour la rendre la plus intéressante possible

A-t-elle, par sa «négligence», permis un gigantesque détournement d’argent public au profit de Bernard Tapie? Christine Lagarde, 60 ans, ex-ministre française de l’Economie et des Finances entre 2007 et 2011 sous la présidence de Nicolas Sarkozy et actuelle patronne du Fonds monétaire international (FMI), comparaît dès lundi devant la Cour de justice de la République (CJR). Et elle prévient d’emblée: «J’ai essayé de faire tout mon travail, le mieux possible dans la limite de tout ce que je savais», a-t-elle affirmé, dans un reportage diffusé dimanche soir sur France 2, en se disant «confiante et déterminée».

Cinq ans. Cinq ans que «la femme française la plus influente du monde», selon Vanity Fair, Christine Lagarde, a pris les rênes du FMI, à la suite de Dominique Strauss-Kahn, balayé par l’affaire du Sofitel. Et cinq ans aussi que «l’affaire Tapie pend au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès», écrivait USA Today il y a une année déjà: elle risque jusqu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros (un peu plus de 16 000 francs) d’amende du fait de l’affaire d’arbitrage intervenu dans le très vieux conflit entre Bernard Tapie et l’ancienne banque publique Crédit Lyonnais sur la revente en 1994 de l’équipementier sportif Adidas:

«La négligence est un délit non intentionnel. Je pense qu’on est tous un peu négligent quelque part dans sa vie», ajoute celle qui sera le septième membre de gouvernement à comparaître devant la CJR, chargée depuis 1993 de juger les ministres pour les crimes et délits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Mais reste cette question: Christine Lagarde a-t-elle été négligente, précisément, avec les fonds publics? «Ou sert-elle de bouc émissaire?» se demande L’Express.

A 14h ce lundi s’ouvre donc son procès devant cette juridiction d’exception, composée de trois juges de la Cour de cassation, six députés et six sénateurs. Il est prévu qu’il dure jusqu’au mardi 20 décembre. Christine Lagarde, reconduite haut la main l’été dernier comme directrice générale du FMI, indique qu’elle se met «en congé» de l’institution le temps du procès, sans se prononcer sur les conséquences d’une éventuelle condamnation. Elle y est jugée au titre de l’article 432-16 du Code pénal, qui vise toute personne dépositaire de l’autorité publique et qui aurait, par sa «négligence», permis un détournement de fonds publics. «Des griefs très sévères», selon Mediapart:

Il y a ici un symbole, que Les Echos ont vu avec perspicacité, pour mettre du piment dans l’affaire. En choisissant de faire siéger la CJR «dans la première chambre du tribunal de grande instance de Paris, les juges ont-ils voulu envoyer un message?» Peut-être bien, car c’est effectivement «dans cette salle au décor de bois sombre et aux hautes fenêtres que Marie-Antoinette fut jugée en 1793, pour avoir «dilapidé d’une manière effroyable les finances de la France». Le symbole est hors de proportion, mais l’effet est garanti.»

Dans les faits, il est reproché à Christine Lagarde d’avoir fait preuve dans cette affaire «d’une incurie et d’une précipitation critiquables» et d’avoir ainsi «privé l’Etat d’une chance d’éviter que ses fonds soient détournés». A l’automne 2007, elle a autorisé, avec «légèreté» selon les enquêteurs, le choix d’une procédure privée d’arbitrage dans l’affaire Tapie/Crédit Lyonnais, dont LeFigaro.fr résume les faits tentaculaires avec une infographie animée très utile pour tout comprendre.

Avant cela, la semaine dernière, L’Obs a pu constater que Christine Lagarde s’était «montrée tendue», même si elle a déclaré au magazine que pendant le procès, «le soir et la nuit», elle regarderait ses e-mails et répondrait aux urgences: «Il ne faut pas imaginer que je me mets en apesanteur de l’économie mondiale. Je vais faire ce que je ferais si j’étais en vacances.» Concluant avec des mots qui disent bien son malaise dans cette basse-cour où s’ébattent les coqs de la République: «Il n’y a pas beaucoup de femmes dans cette affaire, je constate.» Comprenez: «Pas question que je porte le chapeau toute seule.»

En juillet 2008, Christine Lagarde a renoncé, un peu vite selon les magistrats instructeurs, à engager un recours contre la sentence arbitrale qui attribue à l’homme d’affaires plus de 400 millions d’euros (430 millions de francs, avec les intérêts), pris sur les deniers publics. Le recours à l’arbitrage se préparait cependant avant son arrivée à Bercy. Surtout, elle n’est pas intervenue dans le choix, très controversé, des arbitres. On le voit: l’affaire est compliquée, et le coup de génie de France Télévisions est d’en avoir publié ce dimanche sur son site une synthèse au titre extraordinaire: «L’article à lire pour comprendre le procès de Christine Lagarde dans l’affaire Tapie.»

D’ailleurs, le même site se paie aussi le luxe d’une «synthèse de la synthèse», à la fin de son article, chapeautée par le non moins génial sous-titre «J’ai eu la flemme de tout lire… Vous pouvez me faire un résumé?». Prodigieuse technique d’écriture sur un sujet a priori pas très sexy, que d’autres, comme Le Point, présentent en demandant au lecteur: «Qui veut abattre Christine Lagarde? […] Est-elle la victime d’un acharnement judiciaire?»

C’est que l’arbitrage a été annulé en 2015 au civil, avec obligation pour Bernard Tapie de rembourser. Au pénal, les enquêteurs soupçonnent un «simulacre» organisé au bénéfice de l’homme d’affaires, dont l’avocat avait des liens avec l’un des arbitres. Dans cet autre volet de l’affaire, six personnes sont mises en examen, entre autres pour «escroquerie». Parmi elles, l’ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde à Bercy et actuel PDG d’Orange, Stéphane Richard, qui a déjà fait savoir qu’il refuserait de témoigner.

La Cour veut également, selon des sources proches du dossier, citer les deux prédécesseurs de Christine Lagarde à Bercy, Thierry Breton et Jean-Louis Borloo, ainsi que deux anciens piliers de l’Elysée: l’ex-secrétaire général de la présidence Claude Guéant, et l’ancien conseiller économique de Nicolas Sarkozy, le banquier François Pérol. Ça fait beaucoup de monde à la fois, comme le montrait cet assez joli dessin de Burki à l’époque:

Bernard Tapie, toujours très prompt à mettre son grain de sel dans des formules lyriques à l’aune de ses talents de chanteur, se défend d’avoir floué le contribuable et conteste l’annulation de l’arbitrage. Il vient d’affirmer au Journal du dimanche que Christine Lagarde ne lui avait «jamais fait de cadeau»: «En tant que ministre, elle a fait ce qu’elle avait à faire. Ni plus, ni moins.» Il y dit qu’il aurait «bien aimé être appelé à témoigner mais personne – ni l’accusation ni la défense – ne m’a fait citer. Je suis frustré… Peut-être que personne n’a envie d’entendre ce que j’ai à dire. Tant pis, je trouverai d’autres occasions. Il y en aura!»

Alors, va-t-il prendre la défense de Christine Lagarde, celui qu’El País surnommait-il y a trois ans «la guillotine de la Ve République»? «Sûrement pas, répond-il. Elle a dit un jour: «Est-ce que j’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie?» Je lui retourne le compliment. J’ai une tête à être copain avec Christine Lagarde? […] Si elle a accepté un arbitrage pour solder mon contentieux avec le Crédit lyonnais (qui durait depuis treize ans!), c’est en y mettant des conditions très sévères.» Ce qu’un «bobo journalope du système des élites à la bien-pensance unique» résume ainsi:

Quoi qu’il en soit, expliquent Les Echos, l’audience qui s’ouvre va «ressembler à un billard à trois bandes, chacun jouant au-delà de l’audience. Quelle que soit la décision de la CJR, elle aura des conséquences sur les procès à venir. Voilà sans doute pourquoi, tout au long des 66 pages de l’arrêt de renvoi, les magistrats n’ont pas de mots assez durs pour dépeindre le rôle, ou plutôt l’absence de rôle de la ministre. Il faut que leurs coups portent au-delà d’elle et atteignent, aussi, le volet non ministériel.»

En attendant, «les magistrats semblent exaspérés par la passivité qu’ils subodorent» chez Christine Lagarde. «Tout autant, son refus […] de faire un recours en annulation de la décision arbitrale» procède «d’une conjonction de fautes qui, par leur nature, leur nombre et leur gravité, dépassent le niveau d’une simple négligence». Et les magistrats regrettent les «explications peu convaincantes, sinon affligeantes» de la ministre.»

«Au terme de cette charge sévère, l’ancienne avocate d’affaires est rhabillée pour l’hiver, écrit Libération. «Sale semaine» qui commence pour cette femme «respectée», mais tout de même «fragilisée», selon La Libre Belgique. Mais on le sait: elle «a du répondant». De même que son avocat. «Elle est déterminée à contester pied à pied, grief par grief» ce qui lui est reproché, indique au Parisien Me Patrick Maisonneuve, qui entend plaider d’emblée une demande de sursis à statuer.»

Rendez-vous à 14h.

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