Les affaires criminelles qui ont secoué la Suisse (1/10). Affaire Jaccoud: l'ombre d'un doute?

Toute l'Europe s'est passionnée pour ce mystère avec vue sur les secrets d'alcôve de Genève-la-Pudibonde. Vingt ans après un verdict ambigu, on bataillait encore sur la culpabilité du condamné.

Un des dossiers «les plus troublants, les plus énigmatiques qui aient jamais défrayé la chronique judiciaire de notre pays». Le Journal de Genève n'exagère pas en présentant ainsi le procès qui s'ouvre le 19 janvier 1960 devant la Cour d'assises cantonale.

Tout sort de l'ordinaire dans ce dossier: la personnalité de l'accusé - avocat redouté, ancien bâtonnier, député, notable respecté. L'embrouillamini d'indices plus ou moins solides qui l'accablent. Le mobile - ou plutôt l'absence de mobile convaincant le liant à ses victimes. Autant pour l'énigme, qui occupera encore la justice vingt ans plus tard.

Quant au trouble, il est alimenté, avec un extraordinaire écho médiatique, par un entêtant parfum d'alcôve. L'accusé, dont tous connaissaient la rigueur confinant à la sécheresse et le moralisme cassant, a vécu huit ans de passion confuse et déchirée avec une jeune maîtresse. Le dossier comporte des photos qui la représentent nue et deux lettres anonymes la dénigrant que l'accusé a reconnu avoir inspirées.

Pour l'époque, c'est beaucoup. Assez, en tout cas, pour que les journalistes de la presse à sensation française se bousculent à Genève sur la trace des scandales de la cité de Calvin. Avec cette «meute glapissante» comme la qualifie une consœur suisse, un public nombreux s'apprête à suivre le match sans en rater une miette.

Tout médiatisé qu'il est, le drame judiciaire qui s'ouvre reste, d'une certaine manière, intime. D'un banc à l'autre, tout le monde se connaît. L'accusé a plaidé devant les uns, dîné avec les autres. Le procureur Charles Cornu, au cours des débats, s'oubliera à le tutoyer. En outre, il assiste à son procès allongé sur une chaise longue. Neurasthénique et affaibli, il a passé toute sa détention préventive au quartier cellulaire de l'Hôpital cantonal et est sujet aux évanouissements.

Les faits remontent au 1er mai 1958, peu avant minuit. De retour d'une réunion de paroisse, Marie Z. entend son mari appeler à l'aide au moment où elle pénètre dans son domicile de Plan-les-Ouates. Des coups de feu claquent, un homme grand et brun apparaît. Il a l'air surpris à sa vue et la met en joue. Elle s'enfuit, est rattrapée par une balle qui la blesse à l'omoplate.

Le mari, Charles Z., 70 ans, est mort au moment où arrivent les secours. Il a reçu quatre balles de pistolet et quatre coups de poignard. Dès son premier interrogatoire, son fils, André, oriente les soupçons sur Pierre Jaccoud. Ce dernier, explique-t-il aux enquêteurs, lui en veut parce qu'il le rend responsable de sa rupture avec Linda Baud, sa collègue à Radio-Genève où il travaille comme régisseur du son. Il a deviné sa main derrière deux lettres signées SimoneB., qui lui ont été adressées pour le mettre en garde en termes fort peu galants contre la jeune femme.

Cette piste n'est pas la seule envisagée par les enquêteurs. Ils s'intéressent aussi - pas assez, soutiendra la défense - à une bande de cambrioleurs dont le chef louait un atelier à CharlesZ. Mais le comportement singulier de Pierre Jaccoud contribue à concentrer les soupçons sur lui.

Il y a cette soudaine blondeur qu'il a arborée au cours d'un voyage à Stokholm fin mai avec le comité des Services industriels, dont il est le vice-président. Sur le moment, il l'a expliquée à ses compagnons de voyage médusés par une erreur du coiffeur. Puis il a dit au juge d'instruction avoir réagi à des cauchemars où tout le monde le désignait comme l'homme brun vu par Mme Z. Il y a aussi ce billet saisi sur lui par le magistrat, où on peut lire «manteau, déchirure». A ce moment, il sait qu'un bouton de gabardine a été trouvé devant la maison du crime. Pourquoi cela le fait-il penser à son manteau?

Ce manteau, une gabardine bleue usée, est retrouvé dans un carton de vêtements usagés à destination de la Croix-Rouge lors d'une perquisition à son domicile. Il lui manque un bouton et il est taché de sang. La même perquisition fait apparaître un costume gris tout juste sorti du nettoyage mais où subsistent également des taches de sang. Et un poignard marocain que l'accusé a déplacé de son bureau à l'armoire de la salle à manger dans les jours qui ont suivi le drame. Pierre Jaccoud, enfin, a deux pistolets. Mais aucun n'a tiré les balles fatales.

Les experts à l'américaine, qu'ils soient de Miami ou de Las Vegas, sont encore loin. Tout ce qu'on sait du sang de la victime c'est qu'il est, comme celui de Pierre Jaccoud, du groupe O. Le professeur François Naville, qui a procédé à l'autopsie, n'a pas jugé utile de chercher plus loin ou de garder des échantillons.

Cela n'empêche pas de vifs débats - et des divergences sur lesquelles Pierre Jaccoud se basera ensuite pour réclamer en vain, jusqu'en 1980, la révision de son procès. Un éminent hématologue bâlois, le professeur Undritz, discerne non seulement du sang sur ses vêtements mais aussi, beaucoup plus difficiles à expliquer, des cellules hépatiques fraîches. Le médecin légiste français Roger Le Breton critique sévèrement ses méthodes, mais sa déposition, effectuée d'un ton supérieur, ne résiste pas à l'antiparisianisme que les débordements médiatiques outre-Jura ont fait monter au Palais de justice. René Floriot, avocat vedette de la défense, en fera aussi les frais.

Le poignard saisi chez l'accusé est recourbé. Compatible avec les blessures subies par la victime? La défense le conteste, les médecins légistes le confirment. Sur la base d'un examen effectué après exhumation sur le cadavre recousu avec une réplique du poignard.

Reste le bouton. C'est un objet relativement répandu. Mais il porte encore quelques fils qui le rattachent sans ambiguïté à une gabardine semblable à celle de l'accusé. Semblable ou identique? Pierre Hegg, directeur du laboratoire de police scientifique, soutient la seconde thèse. Conclusion relativisée par un autre spécialiste, cité par la défense.

Au terme de ces affrontements, les indices matériels n'ont pas été invalidés. Mais ils pèsent sans doute plus par leur accumulation que par la solidité de chacun d'entre eux. Et c'est sur un autre plan que se joue le procès: celui de la personnalité de l'accusé. Comme l'écrit Colette Muret dans la Gazette de Lausanne, «imagine-t-on Me Jaccoud armé du revolver et d'un poignard enfourchant sa bicyclette, [...] pédalant furieusement jusqu'à Plan-les-Ouates, s'introduisant dans une maison qu'il ne connaît pas, [...] tirant et tuant sauvagement avant de s'enfuir et de rentrer chez lui avec le poignard sanglant qu'il pose dans une armoire après l'avoir lavé?».

Plusieurs personnalités genevoises parmi les plus honorables ne l'imaginent pas et viennent le dire à la barre. Mais il y a les lettres anonymes, que Pierre Jaccoud reconnaît avoir écrites. Leur poids sur le procès est considérable. Parce que l'accusation y voit le mobile du meurtre. Et parce qu'elles laissent entrevoir, sous la surface irréprochable de l'accusé, des gouffres vertigineux.

André Z. les a reçues huit mois avant le drame. Cela fait alors un an que Pierre Jaccoud et Linda Baud ont décidé de mettre fin à une liaison tourmentée. Comme les gens qui ne parviennent pas à se quitter, ils n'ont pas cessé de se voir: ils prétendent le faire en simples amis.

Linda Baud a eu une courte aventure avec André Z. Comme un père de comédie, Pierre Jaccoud a sommé le jeune homme de lui rendre compte de ses intentions et s'est fait rire au nez. Il parle - comme souvent - de suicide. Un jour, sous la menace de passer à l'acte, il obtient de Linda Baud qu'elle se déshabille à nouveau pour lui et prend des photos, qu'il joindra aux lettres.

Ces missives sont dictées à une autre maîtresse, qui invoquera des raisons de santé pour ne pas répondre à la convocation de la Cour. Fielleuses, elles enjoignent à André Z. de «surveiller un peu plus» Linda Baud, à laquelle elles attribuent plusieurs liaisons et «une véritable frénésie».

Femme libre, jolie et altière, peu sensible aux conventions, cette dernière n'a pas les faveurs du public qui la voit comme une briseuse de ménages. Mais sa déposition impressionne. Elle convainc, d'abord, de ses sentiments pour l'accusé, même s'il a quinze ans de plus qu'elle et même si elle a été, estime Anne-Marie Burger dans le Journal de Genève, surtout amoureuse «de l'amour éperdu qu'il lui portait».

Elle évite autant qu'elle peut de le charger et pleure quand le juge lit une des lettres qu'il lui a adressées. Elle dit, surtout, qu'elle n'a jamais eu peur de lui. Même ce fameux soir de l'automne 1957 où, après l'avoir entraînée dans une promenade au bord de l'Aire, il a posé son pistolet sur sa nuque, l'amenant à prendre la fuite et à rentrer à pied à Genève. La violence de Pierre Jaccoud, laisse-t-elle entendre, n'a jamais menacé que lui-même.

Ce dernier, lorsque vient son tour de déposer, est nettement moins bon. «Il a réponse à tout, résume Colette Muret, mais ne convainc personne.» Il parle en avocat, incapable de s'expliquer sur les zones d'ombre profonde que le procès a révélées. A un moment, il sent qu'il s'enlise, et lance «si je suis trop long, que mes avocats me le disent». René Floriot marmonne: «Vos avocats vous le disent: c'est trop long.»

Les indices, même nombreux, les failles de l'accusé, même abyssales, ne font pas un motif. C'est le gros point faible de l'accusation. Pour le procureur Cornu et le représentant des parties civiles, Yves Maître, c'est André Z. qui était visé. L'accusé, maladivement jaloux, voulait lui reprendre les lettres. Il a abattu son père et tenté d'abattre sa mère pour éliminer les témoins de son équipée.

Invraisemblable, rétorquent les avocats de la défense, Albert Dupont-Willemin, Raymond Nicolet et René Floriot. Au moment du drame, Pierre Jaccoud avait rompu avec Linda Baud et il s'était rapproché de sa femme. Les lettres n'étaient pas de son écriture et ne portaient pas sa signature: elles ne pouvaient donc pas l'accabler.

Le verdict rapporté par les jurés au terme d'une demi-journée de délibérations ressemble à une demi-réponse. Reconnu coupable de meurtre et de crime manqué de meurtre, Pierre Jaccoud est condamné à sept ans de réclusion.

La disproportion entre cette peine et la gravité des faits alimentera l'idée qu'un doute a subsisté dans l'esprit des jurés. Anne-Marie Burger, convaincue de la culpabilité d'un notable qui n'a su faire face à sa part d'ombre, écarte cette thèse. Le jury, pour elle, a simplement «eu pitié de cet homme si cruellement puni dans ce qu'il avait de plus cher» par la curée médiatique qui a entouré son procès.

A la Tribune de Genève, proche du Parti radical dont Pierre Jaccoud était une des vedettes, Victor Lasserre et Roger Dubois s'abstiennent de tout commentaire. Colette Muret, elle, reste sur le sentiment que «tout n'a pas été dit», sans qu'on puisse pour autant agiter le spectre de l'erreur judiciaire. L'ambiguïté de l'accusé, le faisceau d'indices qui l'encerclaient, s'ils ne remplacent pas des preuves, juge-t-elle, suffisent «peut-être pour alléger nos consciences».

Publicité