Le 15 septembre 1990, ils se sont dit: «Le cauchemar recommence.» Ils, ce sont les employés du bureau de poste de La Coudre, à Neuchâtel. Ce jour-là, vers 16 h 30, un homme armé, dissimulant son visage sous son pull-over retourné*, faisait irruption dans le local. Le personnel ayant réussi à actionner l'alarme, l'individu s'enfuit sans rien emporter. Et sans laisser de traces, sauf une: le réveil d'un douloureux souvenir.

Le souvenir du 6 octobre 1978, douze ans auparavant. Ce jour d'automne, les faits s'étaient déroulés de façon beaucoup plus brutale. Le bureau avait été attaqué par plusieurs malfrats cagoulés et armés qui avaient réussi à faire main basse sur une somme alors estimée à plus de 50000 francs. Le buraliste en avait été durablement marqué. Il devait découvrir que ses agresseurs n'étaient autres que la tristement célèbre bande à Fasel.

Il ne s'agissait pas d'une volée de copains qui auraient passé leur jeunesse à commettre de petits vols et auraient ensuite dévié vers le grand banditisme. Comme l'a raconté un membre de l'équipe dans un livre publié il y a vingt ans**, celui qui s'est aussi fait appeler le «trio de la peur» était une bande d'anarchistes qui s'étaient connus en prison.

Au milieu des années 70, Jacques Fasel - le «Robin des Bolzes», tel qu'il est décrit aujourd'hui encore sur le site de la police cantonale fribourgeoise, au chapitre des faits marquants de l'histoire judiciaire du canton - et Daniel Bloch séjournèrent au pénitencier fribourgeois de Bellechasse pour objection de conscience.

Le troisième complice avait été condamné à une peine de prison pour tentative de hold-up. Ils se décrivaient eux-mêmes comme faisant partie d'une «mouvance anarchiste de Suisse romande» inspirée par Che Guevara, les Tupamaros, les Brigades rouges, la Bande à Baader, Bakounine.

C'est derrière les barreaux de Bellechasse que le «trio de la peur» échafauda, dans le courant de l'année 1977, l'idée de se venger d'une société dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas et ne parvenaient pas à faire leur place. Se retrouver embastillés parce qu'ils ne voulaient pas servir à l'armée les mettait dans une colère irrépressible. Ils s'indignaient de voir que «la Suisse est le seul pays d'Europe occidentale qui s'obstine à n'avoir aucun statut pour les objecteurs de conscience».

La direction du pénitencier avait placé les trois détenus dans le même couloir, un «mélange qui finit par devenir dangereux». De leurs «discussions enflammées» naquit un «vaste programme» de vengeance contre «le système répressif suisse».

A leur sortie de prison, ils entrèrent en contact avec les membres d'un «groupuscule de combattants clandestins suisses» qui avaient déjà commis plusieurs cambriolages et dont la «vie aventureuse» les attirait.

Ensemble, ils s'équipèrent d'un impressionnant arsenal et montèrent une véritable bande qui allait semer la terreur dans les bureaux de poste et les banques pendant deux ans.

Leur règlement de comptes avec la société commença de la manière la plus sanglante qui soit. Le 2 octobre 1978, ils prirent d'assaut le centre commercial de Villars-sur-Glâne, aux portes de Fribourg. Il était près de 15heures lorsqu'ils s'embusquèrent à proximité du complexe, guettant l'arrivée d'un convoi de fonds destinés à la succursale bancaire sise à l'intérieur du centre.

L'attaque se passa dans la confusion la plus totale. Pris de panique, les convoyeurs de fonds tentèrent d'échapper à leurs agresseurs. L'un d'eux, qui avait une mallette attachée à un poignet, fut abattu à bout portant. Les malfrats réussirent à s'enfuir, avec un très maigre butin. L'auteur du coup de feu mortel n'était pas un des membres du «trio de la peur», mais un de leurs acolytes de circonstance.

Le tragique ratage de Villars-sur-Glâne ne suffit pas à refroidir les ardeurs des rebelles. Ceux-ci s'étaient réfugiés dans les contreforts jurassiens, entre Bienne et Chasseral. Ils avaient déjà repéré une autre cible: le bureau de poste de La Coudre, sur les hauteurs de Neuchâtel. L'attaque surprise eut lieu le 6 octobre, soit quatre jours après le dérapage sanglant de Fribourg.

Abasourdi, le personnel occupé ce jour-là dans l'office ne put empêcher les agresseurs de faire main basse sur une somme estimée à l'époque à 56000 francs. Sans coup de feu ni blessure et encore moins mort d'homme, cette fois-ci.

«L'exceptionnel dans le hold-up réside dans la révolte ultime de l'homme qui attaque la société. En neutralisant un postier, en lui prenant ses misérables bouts de papier qu'il défend parfois âprement jusqu'à en mourir - l'inconscient! - je m'attaque à l'Etat lui-même, et je le blesse», écrivait froidement, quelques années plus tard, Daniel Bloch dans son récit.

L'objectif poursuivi par les dangereux marginaux était de financer des centres de combat. Le butin de La Coudre étant un peu juste, il leur fallait persévérer. Cette fois, c'est le train postal qui amène le courrier au Val-de-Travers par les gorges de l'Areuse qui les inspirait. Un train postal! Comme au cinéma. Comme Ronald Biggs, qui avait attaqué le Glasgow-Londres en 1963 et dérobé 2,6 millions de livres sterling (l'équivalent de quelque 100 millions de francs suisses aujourd'hui)!

En 1978, deux convois avaient été attaqués par des voleurs, un au Tessin, l'autre dans le canton de Vaud. Cela suffit à donner à la bande le souffle de motivation nécessaire pour se déterminer à prendre un train d'assaut. Le goulet des gorges de l'Areuse, «encaissées et vertigineuses» leur semblait être l'endroit idéal pour mener une telle attaque. Ils pensaient pouvoir y dérober «entre 300000 et 500000 francs».

L'embuscade eut lieu le 27 novembre 1978. Montés à bord du train, les truands tirèrent la sonnette d'alarme à proximité d'un tunnel, alors qu'un complice venu en voiture s'était caché dans la forêt toute proche. Ils ouvrirent la porte du wagon postal, assaillirent les deux postiers, ne trouvèrent pas les milliers espérés mais s'emparèrent de quelques sacs et sautèrent hors du train avant de prendre la fuite. Le butin? Des montres, des bijoux, mais pas d'argent!

La rage au ventre, les truands décidèrent de s'en prendre le plus rapidement possible à une nouvelle cible. La poste d'Hauterive (NE) fut attaquée le lendemain. Ils purent cette fois-ci s'emparer de quelque 100000 francs.

Près d'un an plus tard, ce fut le tour de la succursale de Belfaux de la Banque de l'Etat de Fribourg, où le butin dépassa les 300000 francs. Juste avant Noël 1979, ils visèrent plus grand: la poste principale de Neuchâtel. Comme le bâtiment était situé à côté du port de la ville, ils décidèrent de porter l'assaut en... hors-bord! Ils firent irruption dans la cour de livraison de la poste, braquèrent les employés occupés à charger des sacs et prirent possession de ceux-ci. Ils filèrent vers le port, prirent la fuite dans leur embarcation, qu'ils abandonnèrent à Hauterive, où ils avaient planqué une voiture. Butin: 700000 francs.

Alors que, lors des premières attaques, les forces de police se perdaient en conjectures sur l'identité des auteurs de ces cambriolages, l'étau s'était entre-temps resserré autour d'eux. Ils avaient été identifiés, leurs portraits étaient montrés partout. Ils étaient condamnés à la cavale. En Suisse et à Paris.

Les membres du groupe de base, qui n'avaient pas tous participé à l'ensemble des hold-up, finirent quand même par se faire prendre, séparément, en des lieux différents, en Suisse ou en France. Jacques Fasel réussit à s'évader du pénitencier de Bochuz en juillet 1981. Mais il fut repris.

Le «trio de la peur» avait fini de semer la terreur dans les bureaux de poste et les banques de Suisse romande, dont ils avaient pris les employés pour cibles de leur rancœur vengeresse. Les trois maquisards furent condamnés à des peines de dix à quatorze ans de réclusion par le Tribunal criminel de la Sarine. Chargé par eux, l'auteur de l'homicide de Villars-sur-Glâne disparut en revanche des chroniques judiciaires.

Après sa condamnation, Daniel Bloch fit des efforts de réinsertion sociale en décrochant, de derrière les barreaux, une licence universitaire en sociologie. Mais il rechuta. Il fut impliqué dans une affaire d'escroquerie (il avait fait fabriquer et écouler de faux bulletins de versement) et dans le rapt d'un industriel lausannois. Après ce crime, commis en 1991, il avait à nouveau plongé dans la clandestinité en Suisse et au Brésil. Mais il fut arrêté et se vit infliger une peine supplémentaire de quinze ans de réclusion par le Tribunal correctionnel de Morges, sanction ramenée par la suite à douze ans.

Depuis quelques années, le «Robin des Bolzes» et ses deux acolytes font tout pour tourner la page de leur dérive sociale. Mais les blessures sont restées profondes chez celles et ceux qui ont été les victimes de leur épopée criminelle.

* Précision tirée de L'Express du 26 septembre 1990.

** La Bande à Fasel, par Daniel Bloch, Editions de l'Aire, 1987, dont sont extraites la plupart des citations.

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