Il neigeait sur Aigle, ce 3 décembre 1980. Comme il neigeait peut-être, plus haut sur la route des Mosses presque deux ans plus tôt, quand le corps de Betty Belshaw fut jeté, nu, au bas d'un ravin. Par qui? Par Cyril, son mari, sans aucun doute. Un distingué professeur d'anthropologie de Vancouver, menteur comme un arracheur de dents. De dents? Qu'on retienne ce détail. Il est capital.

Ce jour de décembre, donc, remontant la rue qui conduit de la gare au Tribunal de district, accompagné d'une petite cohorte de chroniqueurs judiciaires transis, le procureur général du canton de Vaud, Willy Heim, avait le sourire. Comme toujours. Mais, ce jour-là, plus encore. Il avait un faible pour les Anglo-Saxons, pour les gens réputés de qualité, pour les beaux crimes. Le procès où il s'apprêtait à réclamer une condamnation pour meurtre était fait pour lui.

Cyril Belshaw, âgé alors de 59 ans, parlait français avec un accent anglais forcément distingué. Il avait une réputation non négligeable de savant dans le domaine - étroit tout de même - de l'anthropologie. Il avait, Willy Heim en était sûr, tué sa femme.

Surtout, l'habile homme - on n'est pas professeur d'anthropologie sans aptitude à la spéculation intellectuelle - avait presque réussi un crime parfait. Quel défi pour un procureur passionné des rigueurs de la logique en même temps que des méandres insondables de l'esprit humain!

Le problème auquel était confrontée l'accusation n'était cependant pas négligeable. Il n'y avait pas de preuve matérielle contre le Canadien. Mais les indices, eux, la logique des faits, des dates, des comportements, tout accablait Belshaw. Pour qui a eu à le suivre et à en rendre compte, ce procès demeure le plus passionnant d'une carrière. Jugez-en.

Betty Belshaw, 59 ans, ou ce qui restait de son corps dénudé, gisait donc en contrebas d'une place d'évitement peu après Le Sépey. Trois grands sacs à ordures aux ficelles nouées - ce qui excluait l'hypothèse d'un suicide - couvraient encore partiellement la dépouille d'une femme sur laquelle les animaux de la forêt s'étaient acharnés. Cette femme, professeur d'université elle aussi, enjouée mais méticuleuse, et maîtresse d'elle-même - au point qu'elle avait inculqué à sa fille et à son fils qu'on ne pleure pas en public -, cette femme aurait été horrifiée de la vision qu'elle offrait ainsi aux ouvriers qui devaient la découvrir, le 27 mars 1979. Impossible de dater sa mort. Seule clé pour une éventuelle identification, le schéma dentaire de la morte.

La police de sûreté vaudoise va se distinguer particulièrement dans cette difficile enquête, emmenée par un remarquable limier, mi-vaudois, mi-britannique, l'inspecteur Nicholas Margot. La chasse aux femmes récemment disparues est lancée. Parmi ces dernières, Betty Belshaw. Elle et son mari passaient à Montana, en Valais, un congé sabbatique.

Or, deux mois et demi plus tôt, à l'occasion d'un séjour du couple à Paris, Betty s'est «évaporée» après avoir pris le métro à la station Odéon. Son mari a signalé sa disparition à la police française et à l'ambassade du Canada le 15 janvier, sans montrer apparemment beaucoup d'émotion et en affirmant que la disparue est «amnésique». Après deux jours, il s'en retourne à Montana dans sa voiture, emmenant la valise de sa femme. Etrange, Belshaw omet d'aviser la police suisse qu'il est rentré sans Betty.

S'il ne réagit pas quand toutes les manchettes de Suisse romande annoncent la découverte près du Sépey du corps d'une femme inconnue, c'est que, dira le professeur, il ne lit pas les journaux.

Coïncidence? Il quitte Montana le lendemain pour l'Angleterre, où il consulte un officier de l'Armée du salut spécialiste des disparitions mystérieuses et suicidaires.

Les enquêteurs vaudois, qui ont ratissé large, ont eu connaissance du cas. Par mesure de routine, ils s'adressent au professeur rentré à Montana et lui demandent l'odontogramme de sa femme. «Of course», répond Belshaw. Il fera le nécessaire. Il le fait. Et remet bientôt à la police le document demandé, reçu du Canada. On est en avril. Le professeur, semble-t-il, est arrivé au terme de son travail sabbatique. Il retourne à Vancouver, non sans avoir écrit au dentiste de Betty «que la police n'a retrouvé aucun corps dont la denture correspond au schéma de Betty».

Il ne sait pas que l'expert dentaire Imobersteg s'est mis directement en contact avec le dentiste de Betty, pour tirer au clair certaines imprécisions de ce schéma. «Dammit!» Il apparaît que l'odontogramme a été trafiqué. Sur 12 points.

Faire ça, quand on est anthropologue! Dire à partir de là que, désormais, les enquêteurs ont quelque chose à se mettre sous la dent semble facile. Ils vont avoir fort à faire en réalité. Ils vont cependant être servis par le hasard.

Belshaw a repris sa vie académique au Canada. Il est protégé par la loi de son pays en l'absence de preuves formelles. Fortuitement, cependant, il n'échappe pas à l'œil d'un policier de garde, une nuit de juillet, en bordure du campus de l'université. Le professeur est en effet découvert dans une voiture en train de... comment dire? d'honorer une jeune personne. La propriétaire du véhicule est mariée. Mieux, il apparaît que la belle a séjourné à Montana avec Belshaw, l'été précédant la mort de Betty. Plus troublant, on va découvrir une lettre écrite par lui peu après le voyage de Paris. «Betty has taken off» - c'est-à-dire «Betty a filé» - raconte l'amant à son amante.

On retrouve mal dans cette formule désinvolte l'état dans lequel la fille de Belshaw, Diana, trouve son père qu'elle rejoint à Montana aussitôt après la disparition de Betty. «Il était bouleversé, il pleurait, il ne savait que faire», affirme la jeune femme au tribunal. Observation des chroniqueurs et, à n'en pas douter du procureur, on aurait à coup sûr les nerfs à vif, ayant fait ce dont on vous accuse...

Au fait du dossier, Diana sait bien sûr que son père avait une liaison. «Si elle l'avait appris, ma mère aurait été blessée. Elle aurait beaucoup tempêté. Elle le faisait parfois pour des broutilles», indique encore la jeune femme. Aurait-elle quitté son mari? «Ma mère aimait beaucoup mon père. Et réciproquement.» Un couple uni, en quelque sorte. Une preuve? Betty a longuement écrit à sa fille au lendemain de l'An. Elle a trinqué au champagne avec Cyril à minuit. La vie à Montana est harmonieuse en ce début janvier.

Que pense Diana de ces «corrections» apportées par son père à l'odontogramme de Betty? lui demande le tribunal. Ce serait dû à sa peur d'avoir à réaliser que sa femme est morte: «Tant qu'on ignore ce qui s'est passé, déclare-t-elle, on peut toujours espérer.» C'est dans la même tonalité que Belshaw s'explique quand on peut enfin l'interroger: «Je n'ai pas réfléchi aux conséquences. J'ai eu peur du traumatisme psychologique d'avoir à identifier le corps de ma femme.»

Diana, 31 ans, actrice, impressionnera beaucoup le tribunal par sa maîtrise. Par les moyens habiles et mesurés qu'elle déploie pour soutenir son père. Elle a confirmé qu'il y avait «de la lingerie sale» appartenant à sa mère dans la valise prétendument rapportée de Paris par l'accusé. Preuve que Betty a fait une partie du voyage? Ou Belshaw, diaboliquement avisé, a-t-il songé à en placer dans le bagage de sa femme pour donner le change?

Quoi qu'il en soit, les enquêteurs n'ont trouvé nulle trace du passage de Betty à Paris. Personne ne l'a aperçue au Novotel de Bagnolet, où Belshaw a signé une fiche pour lui et sa femme, le 14 janvier. Ni à la Bibliothèque nationale où elle devait, paraît-il, se rendre. De même sur les aires d'autoroute.

Comment dès lors mettre la main sur ce suspect de plus en plus... suspect? Il faut toujours compter sur la vanité des hommes. Plus encore des petits hommes. Cyril Belshaw ne résiste pas à une invitation de l'Unesco à Paris. Le juge d'instruction vaudois chargé de l'affaire l'apprend «par hasard». Il lance un mandat d'arrêt international contre le professeur, qui est cueilli à sa descente d'avion à Roissy le 11 novembre 1979. Et incarcéré. Demande d'extradition. Le 1er février 1980, on installe le Canadien à la prison préventive du Bois-Mermet, où il va attendre son procès entouré de livres, en faisant de la résistance aux questions du juge informateur sur les indices qui le désignent.

Quelques détails encore qui complètent les présomptions de culpabilité, et le profil de l'accusé. Il assure ne pas se souvenir que sa femme avait des dents en or, alors qu'il sut indiquer la marque du soutien-gorge que portait Betty le jour de sa disparition. (Détail scandaleux aux yeux des chroniqueurs canadiens car touchant à l'intimité de l'accusé: il affectionnait les catalogues de lingerie érotique, bien que Betty n'en possédât point.) Belshaw était décrit par ceux qui le fréquentaient comme un homme «calme, ambitieux, rusé». Maître de lui, mais se montrant «excédé par la moindre contradiction». A Montana, Belshaw achetait des sacs à ordures identiques, quoique d'un format plus petit, à ceux qui enveloppaient le corps de sa femme. Celle-ci avait été vue vivante pour la dernière fois le 6 janvier à Montana, huit jours avant la prétendue arrivée à Paris.

Le procureur général réclamera douze ans de réclusion contre l'accusé pour meurtre. Pour un peu, on verrait le président de cette cour criminelle opiner: Jean-Pierre Guignard est un fin renard. Tout au long du procès, il montre ouvertement que son opinion est faite, tandis que les six jurés du cru, hommes braves, honnêtes et respectueux des gens «de sorte», comme on dit dans le canton, et qui «portent bien», fussent-ils suspects du pire, les jurés, eux, semblent résister à la reconstruction imaginaire des faits, appuyée sur un faisceau d'indices confondants, qui fonde la réquisition de Willy Heim.

Pour l'accusation, Betty a appris début janvier la liaison de son époux, et la présence de la jeune amante à Montana l'été précédent. Elle a fait une scène terrible à son mari. Exaspéré par les cris, il a explosé. L'affrontement a dégénéré. Il l'a tuée. Il n'a certes pas prémédité son acte, mais il a ensuite, avec une froideur diabolique, tout mis en œuvre pour le dissimuler. «Ne vous laissez pas égarer sur le terrain vague du doute», enjoint Willy Heim aux jurés. «Qu'il ne soit pas dit qu'avec de l'intelligence, de la persévérance et deux bons avocats, on finit toujours par échapper à la prison!»

La question, la seule qu'il fallait soulever le sera en effet par Eric Stoudmann, un des deux défenseurs de l'accusé. «La question, dira-t-il dans sa plaidoirie, n'est pas: qui a tué Betty? Mais: Cyril Belshaw a-t-il tué sa femme?» Les jurés vaudois n'ont pas osé répondre oui à un faisceau d'évidences et, le 9 décembre, ont acquitté «au bénéfice d'un très léger doute» le professeur.

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Quelques indications pour conclure, recueillies ultérieurement. Cyril Belshaw a épousé sa belle. Ses cours à l'Université de British Columbia à Vancouver ont été désertés par ses étudiants. Sa maison a dû être vendue pour payer ses excellents avocats. Il a gagné un peu d'argent en écrivant des critiques gastronomiques. Selon une information non vérifiée, mais de bonne source, le professeur aurait ramené sa voiture à son premier retour au pays après la disparition de Betty, et en aurait fait changer la garniture interne du coffre... Au total, «a much diminished figure».

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