Les affaires criminelles qui ont secoué la Suisse (6/10). L'angoisse de San-Antonio

Le 23 mars 1983 au matin, Frédéric Dard, célèbre auteur de romans noirs, trouve la chambre de sa fille de 12 ans vide.

La réalité, dans cette affaire, ne dépasse pas la fiction. Elle entre en collision avec elle et l'entraîne dans un dramatique jeu de miroirs où plusieurs destinées seront brutalement diffractées. Le père de la victime, Frédéric Dard, est un auteur de romans noirs mondialement connu pour les galipettes de son héros, San-Antonio, dans le monde du crime drolatique. Le criminel, un cinéaste raté, a construit son plan d'enlèvement comme un scénario pointilleux, encombré de détails absurdes qui le perdront. Comme ce masque représentant François Mitterrand qu'il endosse, faute de meilleure occasion, pour téléphoner à l'écrivain d'une cabine publique violemment éclairée où un curieux le repère et note le numéro de plaque de sa voiture.

«Tu reverras ta fille seulement si tu fermes ta gueule: rien dans la presse et pas de flics dans la combine. Tu prépares deux mille tickets de mille francs suisses usagés dans le délai d'une semaine.» Frédéric Dard aurait pu composer ce billet pour un de ses romans. Il est justement en train d'en écrire un qui parle de l'enlèvement de la fille d'un auteur de policiers à succès.

Mais le billet est réel. Le lit, à côté de la table où il a été déposé est vide, les draps maculés de sang. Joséphine, 12 ans, a disparu, laissant sa chemise de nuit, également tachée, sur le parquet devant la porte.

«L'univers s'écroulait», résumera plus tard l'écrivain. Il contacte la police par un détour audacieux: il appelle son ami le journaliste Jean Dumur, qui accourt aussitôt sur les lieux de ce scoop inutilisable pour pénétrer, racontera-t-il, dans «le drame le plus insupportable» qu'il ait connu.

Les douze heures suivantes se déroulent dans le silence. Frédéric Dard et Françoise sa femme imaginent chacun le pire sans oser le formuler. Le soir, un téléphone promet une lettre de Joséphine pour le jour suivant.

La poste du lendemain n'apporte rien mais le téléphone sonne deux fois. Le premier appel provient d'un autre journaliste ami, Claude Richoz, rédacteur en chef de La Suisse. Le bruit de l'enlèvement s'est mis à courir. Frédéric Dard commence par démentir puis se ravise, rappelle et supplie son ami de garder le silence. Ce que ce dernier accepte, tout en le mettant en garde: la nouvelle a de fortes chances de filtrer rapidement.

Le second appel est du ravisseur. La conversation est enregistrée par les policiers. Au bout du fil, la voix, indistincte, a l'accent méditerranéen des malfrats de cinéma. L'écrivain, qui veut désespérément apprivoiser celui qui lui a volé son enfant lui parle en homme - «Tu as une mère, non?» -, l'appelle «mon grand» et l'adjure de ne pas lui faire «languir sa fille».

Grâce à ses succès éditoriaux, Frédéric Dard a les moyens de rassembler rapidement la rançon. Sur les instructions données à l'occasion d'un troisième appel reçu à 3 heures le matin suivant, il place les billets dans un sac en plastique et se rend sur les bords du Rhône où il s'enfonce seul dans la boue des fourrés, de plus en plus sûr qu'il n'en sortira pas vivant.

Dans la nuit et le brouillard, des phares clignotent. La voiture est vide, elle a un crochet fixé sur l'aile avant. L'écrivain y accroche son sac qui s'éloigne lentement en direction de la rive opposée. Lorsqu'il a disparu, les phares s'éteignent.

Le dernier appel arrive peu après. Le ravisseur donne les coordonnées d'une caravane garée dans la campagne genevoise. Les policiers s'y précipitent pour la trouver vide. Pendant qu'ils battent les environs la peur au ventre, un automobiliste croise sur une route voisine une adolescente à l'air si égaré qu'il fait marche arrière vers elle. Aussitôt la portière ouverte, la jeune fille se précipite contre lui en appelant «papa, papa». Elle a le bras mangé par un énorme hématome et parle de «gens qui sont méchants, très méchants et qui sont toujours comme ça».

Finalement retrouvée dans un café où l'automobiliste compatissant l'a déposée, Joséphine fait un récit rassurant de sa captivité. Xavier - c'est le nom que lui a donné son ravisseur - était plutôt gentil si l'on excepte la détestable maladresse avec laquelle il fait les piqûres. A part plusieurs essais infructueux pour lui injecter des tranquillisants, qui expliquent les traces de sang dans son lit, elle n'a pas été molestée. Elle a passé le plus clair de ses cinquante-quatre heures de captivité dans un état semi-comateux, sous l'effet des somnifères dont son ravisseur l'a gavée. Lorsqu'elle s'est réveillée dans la caravane où elle avait été déposée pour être rendue à ses parents, elle a vu que la porte n'était pas verrouillée et est partie seule dans le petit matin.

Conscient de ce qu'il doit aux médias dont la curiosité ne peut désormais plus être évitée, Frédéric Dard leur consacre le gros de la journée. Il accueille les photographes dans sa propriété de Vandœuvres pour leur montrer les traces de l'enlèvement - le trou percé inutilement dans une fenêtre, l'échelle par laquelle Joséphine a été emportée. La jeune fille pose avec ses parents et accorde même une courageuse interview à la Tribune de Genève.

L'intérêt médiatique est entretenu dans les jours suivants par l'enquête. Celle-ci débouche une semaine plus tard sur l'arrestation d'un cameraman de 46 ans, père de trois enfants, que nous continuerons à appeler Xavier. C'est un homme sans histoires qui a un léger accent alémanique. Le rideau tombe momentanément pour se relever, un an et demi plus tard à l'occasion de son procès, sur une des plus étonnantes énigmes humaines évoquées devant la justice genevoise.

Pour son entourage, pour sa femme qui n'a perçu chez lui qu'une dépression certes toujours plus angoissante, Xavier était un collègue affable et un père de famille modèle. En réalité, c'était depuis dix ans un artiste de la cambriole devenu ravisseur pour des motifs jamais complètement éclaircis.

Fils de famille noble ruiné par les frasques de son père, il a rêvé de se faire cinéaste avant de se résigner à un job de cameraman à temps partiel. Sa vie de hors-la-loi a commencé au château de Vincy, sur fond de revanche.

Il n'habite pas loin, est intrigué par la belle demeure vide. Un jour, il emprunte la clé dans la cabane du jardinier pour une petite visite nocturne. Sans idée précise, il fait le tour du propriétaire, une lampe de poche à la main. Les couloirs vides, les pièces fermées sur leurs secrets, le sentiment de toute-puissance que lui confère son intrusion: le moment est unique.

Et il lui donne des idées: la bâtisse regorge de merveilles et il a justement une mauvaise dette à régler. Un livre ancien de plus ou de moins fera-t-il vraiment une différence? Il revient au château. Il y revient à nouveau lorsque son propriétaire, qui est aussi celui de la maison patricienne, augmente son loyer. L'engrenage est en route.

Avec la Télévision suisse romande pour laquelle il fait des cachets, il a l'occasion de pénétrer dans de nombreuses demeures. Il repère les plus intéressantes, y retourne de nuit avec son appareil de photo, réalise des prises de vue qui lui serviront à fabriquer des fac-similés des objets qu'il convoite. Reliures anciennes, gravures, dessins, il imite tout avec un bonheur de bricoleur du dimanche, puis opère la substitution. Au passage, il fauche aussi de l'argenterie, qu'il lui arrive de fondre pour en tirer des moulages d'art, et des bouteilles qu'il boit sans façon.

Il écoule une partie de son butin chez des antiquaires parisiens. Il entasse le reste dans une grange, jette le petit fretin dans le lac... Il agit, expliquera-t-il à son procès, par amour des beaux objets et pour faire vivre dignement sa famille.

La chance lui sourit. Il réalise 35 coups pour une valeur estimée à 325000 francs sans être soupçonné. Mais cela ne le rend pas plus heureux. Il craint de se faire prendre sans pouvoir s'arrêter - comment réduire le train de vie des siens? C'est alors que germe l'idée du gros coup qui le libérerait une fois pour toutes de sa seconde vie: un enlèvement.

Il s'y met avec le même esprit méthodique. Au gré des tournages, il note des noms, prend des renseignements. Il pousse le souci du détail jusqu'à demander un rendez-vous à Georges Ortiz, dont la fille Graziella a été enlevée en octobre 1977 et dont deux ravisseurs viennent d'être condamnés à des peines de dix et quinze ans de prison. Sous prétexte d'une émission à préparer, il écoute longuement le collectionneur évoquer les affres subies pendant les onze jours d'absence de sa fille.

Ce récit ne le dissuade pas de mettre son projet à exécution mais le convainc d'agir vite - et de droguer sa victime pour lui épargner le traumatisme de la détention.

Cette victime, il la cherche toujours. A la maison, il n'est plus qu'un zombie. Sa femme en est venue à écrire des messages positifs à même les murs en espérant qu'«à la longue, ça finirait par rentrer». Sur le carnet où il a soigneusement noté le résultat de ses repérages, on relèvera qu'il a exclu une proie potentielle parce que son père n'était «pas sympathique». En février 1983, il tourne chez Frédéric Dard. Il entrevoit Joséphine et lui attribue 15 ans - l'âge de sa fille aînée. Cela le décide.

Calculateur froid et cynique? Esprit troublé enferré dans une logique déviée et aberrante? Marc Bonnant, l'avocat de la famille Dard, soutient le premier point de vue contre l'expert psychiatre qui reconnaît à l'accusé une constitution paranoïaque. En vain: les jurés admettent l'existence d'une responsabilité restreinte mais se montrent sans pitié pour la peine: dix-huit ans de réclusion.

Xavier sera un détenu modèle. Il a trouvé la foi. Il est associé à une réflexion sur la réforme carcérale. Il termine un apprentissage de relieur d'art. En 1994, Joséphine, désormais majeure, signifie qu'elle ne s'oppose pas à une mesure de grâce mais exige qu'il ne cherche pas à la revoir, même pour la remercier.

Frédéric Dard, lui, reste grand seigneur. Il s'est retenu d'accabler le ravisseur et, à la fin du procès, souhaite même que «Dieu le garde». Quelques semaines après le procès, il publie Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches?, le récit d'enlèvement interrompu par le rapt, retenu jusque-là par respect pour le travail de la justice. L'ouvrage est mis en vente avec ce bandeau: «Les larmes de San-Antonio».

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