Toujours à propos des excuses et pardons variés: la scène se passe vendredi dernier, 23 mars, dans un grand hôtel de la Playa Giron, à Cuba. Fidel Castro installe ses hôtes autour de la table pour le déjeuner en prenant soin de bien les mélanger: «Vous, Duran, asseyez-vous donc à côté de l'homme que vous avez essayé de tuer.» Et tout le monde de rire et d'applaudir, les officiers cubains, les agents de la CIA, les membres des milices anticastristes de Miami, réunis par le Lider maximo pour partager leurs souvenirs de la baie des Cochons.

La tentative d'invasion américaine contre la révolution cubaine, repoussée par Castro et sa troupe, a eu lieu le 17 avril 1961. Pendant ces quarante ans, Cuba a défié le plus grand pays du monde, mené la planète au bord de la guerre nucléaire, envoyé ses soldats combattre sur plusieurs continents et inventé une mythologie politique fatigante dont les Cubains attendent impatiemment la fin. Et voilà qu'après toutes ces épreuves, le vieux, comme au chevet de sa propre aventure, a eu le caprice de convoquer ses ennemis pour un banquet.

Les ennemis sont venus, comme ce Sam Halpern, un agent de la CIA qui avait organisé plusieurs attentats contre Fidel Castro dans les années soixante. Comme cet Alfredo Duran, un ex-membre de la brigade 2506, organisée pour l'invasion par la CIA avec des exilés de Miami. Comme encore ce Mario Cabello, un autre exilé de Miami, qui participait à l'expédition.

En face d'eux, les officiers cubains, comme le colonel Jimenez Gonzalez, qui dirigeait la contre-offensive à Playa Larga, comme Nilo Carreras, commandant d'aviation, qui coula le bateau sur lequel Mario Cabello approchait de la baie des Cochons. Parmi les hôtes de cette insolite réunion, un journaliste du New York Times, Tim Weiner, pour nous rapporter les conversations.

Castro parle sans discontinuer, à son habitude. Il dit que c'est la première fois que les vétérans cubains de la baie des Cochons ont l'occasion de se rencontrer et que lui, leur commandant, en apprend de bien bonnes. Par exemple que c'est son propre vice-président, José Ramon Fernandez, qui avait donné l'ordre de ne pas tirer sur les deux destroyers américains chargés de surveiller les combats. «Une sage décision, commente-t-il, car si ces navires avaient été coulés, on aurait eu la guerre totale!»

«C'était surréaliste, avoue l'ancien chef de la station de Miami de la CIA, Robert Reynolds. Fidel nous a raconté comment il s'y serait pris s'il avait été à notre place: il n'aurait pas planifié une seule grande invasion, mais une dizaine de petites… Même dans mes rêves les plus fous, je n'aurais jamais imaginé vivre un moment pareil!»

Alfredo Duran non plus. «Je pensais que le moment le plus émouvant pour moi serait de rencontrer Fidel Castro. En réalité, ce fut lorsque j'ai serré la main de l'officier d'artillerie cubain qui avait passé quarante-huit heures à nous tirer dessus. A cet instant, j'ai pris conscience du fait que toute ma haine et tous mes remords avaient disparu.»

Les participants cubains à l'étrange banquet ne disent pas grand-chose de leurs émotions personnelles. Peut-être sont-ils méfiants, ou prudents, ou peut-être ne le leur demande-t-on pas. Mais le journaliste croit pouvoir sentir dans l'air «un sentiment doux de réconciliation». L'ancien responsable des affaires cubaines au Département d'Etat, Wayne Smith, lui dit: «Quand de vieux ennemis se rencontrent après des années de guerre, il se passe entre eux quelque chose de spécial qu'eux seuls peuvent comprendre.» Sans doute. Pour jouir de ce quelque chose de spécial, de «ce sentiment doux de réconciliation», les onze millions de Cubains non invités à Playa Giron attendront.

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