«Les individus et les groupes qui jouissent d'un statut économique, social et politique privilégié sont persuadés que l'ordre dont ils profitent est socialement bon et politiquement durable. Cette équation est alors prouvée par tous les moyens, même face à l'impérieuse évidence du contraire. Les convictions des fortunés viennent justifier la perpétuation de leur contentement, et les idées économiques et politiques de l'époque sont accommodées à la même sauce. Il existe un marché politique avide d'agréable et de rassurant. Et il ne manque jamais, bien sûr, de gens pour le satisfaire et pour recevoir en récompense argent et acclamations.»

«Fortunés et privilégiés, de toute évidence, ne pensent pas et n'agissent pas en fonction de leur intérêt à long terme. Ils réagissent, et puissamment, pour défendre leur confort et leur intérêt à court terme. C'est l'état d'esprit dominant. Et pas seulement dans le monde capitaliste, comme on l'appelle encore; un instinct humain plus profond et plus général est ici à l'œuvre.»

«Les membres de la majorité contente… ont une confiance absolue en eux-mêmes et en leur situation présente. Ils estiment qu'ils ont personnellement et très concrètement le contrôle de leur avenir. Ils ne manifestent leur colère (dont l'évidence peut être particulièrement forte) que dans un seul et unique cas: quand leur bien-être actuel ou leurs perspectives futures sont en danger ou risquent de l'être – quand l'Etat ou des citoyens visiblement moins méritants qu'eux font irruption, ou menacent de faire irruption, avec leurs besoins et leurs exigences. Et tout particulièrement si ce type d'initiative implique une augmentation d'impôts.»

«La première idée et la plus générale de la majorité contente, c'est que ses membres méritent ce qu'ils ont… La deuxième, moins consciente mais très importante, est son attitude vis-à-vis du temps. Elle préfère toujours l'inaction publique à court terme, même si ses conséquences sont jugées alarmantes, à l'action préventive à long terme. La raison en est évidente. Le long terme n'arrivera peut-être pas… Considération plus décisive: le coût immédiat de l'action pourrait retomber sur la catégorie des privilégiés – on va peut-être augmenter les impôts. Quant aux bénéfices à long terme, ils risquent fort de profiter à d'autres… La majorité contente ne peut donc échapper à la logique de l'inertie… Elle ne nie pas les problèmes, c'est impossible. Mais elle remet les solutions au lendemain… La troisième idée des gens confortablement pourvus est le rôle extrêmement sélectif des pouvoirs de l'Etat. En gros, l'Etat est perçu comme un fardeau dont il faut se «libérer»… Mais le fardeau, c'est uniquement ce qui répond aux intérêts des citoyens extérieurs à la majorité satisfaite; c'est – vérité incontournable – ce qui sert les pauvres.»

«Il est de la nature du contentement de résister avec vigueur à ce qui le met en cause – et souvent avec une indignation tonitruante… La critique est donc inutile et il ne faut rien attendre d'injonctions à la réforme.»

Voilà. Je voulais essayer de comprendre l'extraordinaire sentiment de soulagement qui a accueilli le résultat des votations nationales et cantonales du week-end. Un peuple réuni, heureux de la réaffirmation majoritaire de son identité traditionnelle. En existait-il des exemples ailleurs, ou dans le passé? Parcourant les rayons de ma bibliothèque, je suis tombée sur le livre de John Kenneth Galbraith, La République des Satisfaits, La culture du contentement aux Etats-Unis, (Le Seuil, 1993). L'économiste américain avait déjà écrit ma chronique. Je n'avais plus qu'à lui laisser la place.

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