Une semaine de George W. Bush Two. Des analyses, des commentaires, des slogans, des fatwas, des rires, des larmes, le tout emballé dans plusieurs couches de préjugés enrobés d'ignorance et envoyé poste restante de l'autre côté de l'Atlantique. L'Europe est dépitée par le spectacle d'une Amérique recouverte de républicains pour quatre ans, comme le Groenland de neige. Mais on le sait depuis Smilla, la glaciologue du roman de Peter Hoeg, il existe trente-cinq sortes de neige. De loin, on ne le soupçonne pas, on voit une surface blanche, uniforme, envoûtante et légèrement inquiétante. Plus on s'approche, plus on la regarde, plus elle est familière. On l'apprivoise, on discerne la mauvaise neige et la bonne, la traîtresse à éviter, l'inoffensive avec laquelle on cohabite puisqu'il le faut.

Il y a au moins trente-cinq sortes de républicains en Amérique. Ceux qui ont gagné le 2 novembre font forte impression mais on devrait garder à l'esprit que s'ils sont les plus dangereux, ils sont aussi les plus fragiles: dans quatre ans, ils n'auront plus le pouvoir. Il est même probable qu'anticipant cette perspective, ceux qui les ont soutenus et financés jusqu'à maintenant transféreront avant deux ans leurs investissements sur une autre sorte de républicains, on ne tardera pas à deviner lesquels sur la couche superficielle de l'actuelle majorité présidentielle.

Si en France Jacques Chirac ne parvient pas à unir l'UMP autour de ses projets; si en Suisse Christoph Blocher est inapte à discipliner l'UDC bernoise, comment aux Etats-Unis un George W. Bush en deuxième mandat pourrait-il empêcher l'expression contradictoire et potentiellement dévastatrice de la diversité républicaine? Entre barons du Sénat anxieux de bénéfices pour leur fief, roitelets de province en fin de carrière visant un panthéon, jeunes princes commençant la leur en chevaliers sans peur, entre républicains M, XL ou S, ce sont autant d'intérêts, de nuances, de formes et de visions politiques qui ne demandent qu'à faire exploser la frêle et brève unité du 2 novembre.

En quoi cela empêchera-t-il George W. d'être George W. Bush pour les quatre ans à venir? L'hypothèse de la diversité des opinions et des intérêts, que nous faisons quotidiennement et spontanément dans les territoires que nous connaissons, comme Smilla sur la neige du Groenland, est ce qui nous permet de croire en la démocratie et d'adhérer à ses pratiques. Elle justifie que nous n'ayons pas peur des vainqueurs car ils sont toujours des vaincus potentiels (et inversement). La diversité républicaine est pareille à la diversité radicale suisse. La diversité de l'Amérique entière est toute pareille à la nôtre. Cette fois-ci, les démocrates, nos favoris, ont perdu. Il y a au moins trente-cinq façons d'être avec eux.

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