Dimanche 19 décembre: on annonce –14° sur Verdun. La France déclenche un «plan spécial» contre le froid, police et hôpitaux sont «mobilisés», le ministre ne veut pas de bavures, de «fait divers» du genre: «Un couple de vieillards retrouvés morts dans un appartement privé de chauffage pour non-paiement de factures.» Le froid, comme la canicule, sont les nouveaux ennemis du genre humain occidental contre lequel le gouvernement est prié d'avoir une stratégie. Les gouvernements sont plus vulnérables aux coups de la météo qu'à toute autre menace, même étrangère.

Le ministre a déjà le fait divers de la clinique psychiatrique de Pau sur les bras (deux infirmières sauvagement tuées). Il est obligé d'aboyer dans les micros, «c'est intolérable, je veux une loi. On branche les bijouteries sur les alarmes des commissariats, pourquoi ne brancherait-on pas les cliniques psychiatriques où les personnels sont en danger?»

Le ministre ne sait plus où donner de la tête, le fait divers a toujours une longueur d'avance sur lui. Psychopathes, pédophiles, pannes de courant, incendies, drames de la pauvreté, ivrogneries de riches, chauffards à répétition se disputent la meilleure place dans la presse, découvrant toujours plus notre insécurité, notre faiblesse et notre misère et sollicitant d'autant la protection des autorités. Le ministre n'en peut plus. N'était cette vanité qui le tient debout, il aurait déjà démissionné, car comment protéger un peuple envoûté par la prophétie du malheur?

En seigneur des villes, des banlieues et des foyers, le fait divers est entré au gouvernement, qui lui accorde le respect dû à un acteur puissant de la vie politique. Un enfant mordu par un chien et c'est l'école plus le système vétérinaire qui sont secoués par la clameur non dite mais parfaitement entendue: «C'aurait pu être mon enfant», «ç'aurait pu être le chien enragé du voisin». «J'y ai échappé cette fois-ci, j'en suis bien content, pardonnez-moi mon égoïsme, mais la prochaine fois?»

Chaque soir, devant le journal télévisé, l'électeur de moins de 50 ans se félicite de ne pas être parmi les victimes des accidents horribles, des crimes atroces et des manquements fatals de l'administration exposés sans retenue et sans charité sous ses yeux. Horreur et soulagement vont de conserve. Chaque matin, le ministre (ou le chef de département) est à la radio pour le convaincre qu'il a matière à se féliciter: il n'a pas à craindre pour sa personne, non, chaque cas est particulier, dû une cause particulière, c'est un «fait divers» qui ne se reproduira pas, je vous rassure, d'ailleurs j'ai mis en route un plan…

Le climat et les «faits divers» inspirent des lois, des règlements et des directives. Des plans de survie pour des sociétés qui font leur petit bonheur de l'espoir d'échapper aux malheurs.

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