Comme bien d'autres, je songe à me faire une place sur Internet. Un site à moi, où j'inviterais quelques amis. Je pourrais l'appeler www.affairesintérieures.int, ce serait assez chic; ou joellekuntz.org, pour donner dans le sérieux; ou encore du nom de cette petite agence de publicité que j'ai créée, sympathique mais hélas sans aucun client: rumeursetdésinformation.com.

Ainsi, j'irais de par le monde sans angoisse, reliée à ma «home page». Home, sweet home Quand on n'a pas de patrie, on peut maintenant s'en créer une, y mettre sa bibliothèque, ses liens préférés. Où qu'on soit, on peut être chez soi, ou dans la maison d'un proche. Est-ce qu'on mesure l'étendue de cette perspective?

Dans un petit livre plaisant, The Talmud and the Internet, Jonathan Rosen raconte l'histoire du grand sage du premier siècle, Yochanan ben Zakkai, qui vivait dans Jérusalem assiégée à la veille de sa destruction par Rome. Conscient que la ville et son temple allaient cesser d'exister, mais bien décidé à ne pas mourir avec elle, il se fit transporter hors des murs caché dans un cercueil porté par ses étudiants. Après une démarche auprès du général Vespasien, il obtint l'autorisation de s'installer à Yavneh où il continua l'étude de la Loi, perpétuant et renouvelant la culture talmudique. Le temple matériel avait disparu mais le judaïsme restait, par l'esprit, par les mots, par le livre: la «home page» des Juifs contraints à la diaspora…

Toute l'humanité sur les home pages de notre temps! L'un de mes amis, admirateur du chanteur français Henri Tachan, a ouvert pour lui un site, où l'on trouve les textes de ses chansons et les dates de ses concerts, fréquentés par un public aussi fervent que peu nombreux. Un autre s'est fait un site pour le débat et la recherche syndicale, dans lequel il donne à lire non seulement ses propres textes mais aussi ceux des origines du mouvement, devenus introuvables en librairie. Un troisième, architecte et archéologue, expose à son adresse ses trouvailles et ses réflexions. Internet, que je prenais pour le grand comptoir empli des choses publiques – les journaux, les organisations, les gouvernements, les institutions, les commerces – s'installe peu à peu dans mon entourage privé. Chacun de nous peut y poser son enseigne, pour se fixer, comme avec une amarre, mais aussi pour se perdre dans l'aventure des mots offerts et échangés par milliards. Une aventure risquée – les mots peuvent tuer –, qui n'a pas de fin sinon l'aventure elle-même, un cheminement dans le chaos de la vie qu'il serait vain de prétendre maîtriser.

Rosen note que les rabbins parlent du Talmud, livre ouvert entre tous, comme d'un «océan». Justement: on «surfe» sur Internet. On va de lien en lien, on connecte des images ou des concepts, on passe d'un continent à l'autre, on juxtapose des idées, on les transpose, c'est tout en surface, mais ça bouge beaucoup. Pour se reposer un moment en lieu sûr: le home page, ses quelques mots à soi, misérables au regard de l'infinitude d'Internet, mais tant pis, c'est une participation. Car comme disait le sage: ce n'est pas à toi d'achever l'œuvre mais tu ne peux pas ne pas y prendre part.

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