L'appartement lui plaisait, le quartier aussi, aéré, verdoyant. Cependant, depuis qu'elle avait emménagé, elle se sentait mal. La porte d'en face, sur le palier, s'ouvrait parfois sur le visage maussade d'un vieux retraité. Jamais un bonjour, jamais un sourire. Elle pensa: «Un raciste! Toujours pareil!» Elle prit l'habitude, quand son voisin apparaissait, de tourner le dos. Surtout, ne jamais avoir à entendre un propos hostile, devoir y répondre. S'enfermer chez soi, se protéger. Observer depuis dedans.

Mais l'observation par le dedans n'est pas bonne à la santé. Une colère muette s'empara de son corps tendu. Elle vit de la laideur alentour et surtout, elle entendit le bruit, tout le bruit de cet immeuble mal construit. Au plafond, des pas inutilement sonores, au-dessous, l'eau dans la baignoire, une télé toujours allumée au maximum: «Ils sont sourds, ces gens-là!»

Une nuit, elle pleura toute la tristesse de sa vie d'immigrée, les occasions perdues, la terre de chez elle, si loin, si chaude, si bonne. Au matin, elle appela la police. Elle dit qu'elle n'en pouvait plus, qu'elle était entourée de mauvaises gens qui lui voulaient du mal parce qu'elle était noire. Elle demanda de l'aide, que quelqu'un vienne voir ce gâchis, dise aux voisins leur fait, la défende s'il vous plaît. On commença une procédure. On posa des questions, ce fut lourd, difficile. Elle s'enfonça dans sa souffrance.

Puis elle composa le numéro de la ligne verte antiraciste, 0800 55 44 43. Peut-être qu'on la comprendrait. Un «médiateur» se présenta. Il observa la présence dans l'immeuble de deux sortes de locataires: les anciens, ouvriers retraités pour la plupart, et les jeunes, occupants des logements laissés vacants par les décès, avec d'autres habitudes, d'autres mœurs. Entre les deux générations, le vide.

Les jeunes, au-dessus, jurèrent qu'ils n'étaient pas xénophobes mais que c'était elle, la Noire, qui inventait des trucs. Le retraité, de l'autre côté du palier, demanda au médiateur s'il n'était pas juif par hasard. Oui, et pas par hasard! Un troisième voisin, un ancien professionnel du bâtiment, spécialiste en acoustique, décréta que l'immeuble n'était pas du tout bruyant, il en connaissait un bout, cette dame déraillait. Assez jolie, oui, mais complètement dingue. L'épouse du monsieur opina: «Plus folle que jolie, n'est-ce pas chéri?»

Le médiateur médita. Xénophobie, préjugés, angoisses… Sous chaque paillasson, une bombe à retardement, des paquets de mots tout faits qu'on se lance à la figure quand on ne sait pas quoi se dire: sale raciste, sale Noire, sale jeune, sale vieux et ainsi de suite. Il résolut de provoquer une rencontre. Elle dit qu'elle était d'accord.

La réunion eut lieu. Les locataires s'engueulèrent sur tous les sujets possibles, le bruit, l'odeur, les poubelles. Elle se fit traiter d'arrogante qui ne dit jamais bonjour. Elle répondit: quoi, mais c'est vous qui ne dites pas bonjour. Vous ne m'avez jamais adressé la parole depuis que je suis arrivée, vous me détestez, vous faites du bruit exprès… Le spécialiste en acoustique en déduisit devant sa femme que vraiment, elle avait quelque chose de pas rond dans le ciboulot. Les jeunes d'en haut témoignèrent en hurlant qu'ils étaient toujours silencieux.

A la fin, épuisés, ils se quittèrent.

Et alors? Alors ils s'étaient parlé.

Elle alla mieux. Elle essaya d'autres façons: «Quand leur télé marche trop fort, je mets la radio pour couvrir. J'ai des amis dans l'immeuble, c'est sympa.» Le bruit, c'était tout ce silence autour d'elle.

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