En 1992, c'était encore un amusement: observant les premiers affrontements ethniques en Europe orientale, les fondateurs du «Project on ethnic relations»* en avaient décrit avec humour les cinq règles de base, se plaisant à croire que la bonne raison démocratique les rendrait vite obsolètes. Dix ans ont passé. Le pire est presque chaque fois arrivé. Le «Project on ethnic relations» (PER) est toujours là, et toujours décidé à mener son combat. Ses cinq règles ne sont pas tombées dans l'obsolescence. Son président, le professeur Allen H. Kassof de l'Université de Princeton, a même jugé bon de les publier dans son bulletin de cet été, suivant l'adage: en cas de danger, plaisante. Les voici.

1. Dans les conflits interethniques, tout le monde a raison. Les arguments des parties sont émotionnels et non rationnels. Qu'il s'agisse de leurs revendications historiques ou de savoir qui a commencé les hostilités, aucune preuve n'est à même de les convaincre que l'une a tort et l'autre raison. La notion de «juste» est relative, toute subjective. En l'absence d'une norme objective, le mieux que puisse faire un outsider est d'amener les antagonistes à trouver eux-mêmes un compromis.

2. Dans les conflits interethniques, le mauvais comportement chasse toujours le bon, et le bon décourage rarement le mauvais. Un petit groupe d'extrémistes très déterminés provoque la riposte militaire de la partie gouvernementale avec pour résultat l'enchaînement fatal de l'attaque et de la vengeance. La modération invite rarement à la modération.

3. Dans la tentative de solution des conflits interethniques, le calendrier est toujours faux. Quand il tombe juste, c'est généralement trop tard. Vu la difficulté de gérer ce type de conflit, les responsables politiques (généralement issus de la majorité) tendent à en nier la gravité. Ils ont toujours d'autres chats à fouetter. Ils ne s'en saisissent que lorsque la situation explose. Mais à ce moment-là, les positions se sont déjà durcies et ce qui aurait pu finir par un compromis tourne en conflit ouvert. Et on revient à la règle numéro 1.

4. Dans tout accord de solution d'un conflit interethnique, le diable est dans les détails. L'accord sur les principes s'évanouit au moment où il doit s'appliquer. Face aux nouvelles réalités impliquées par l'accord, ceux qui doivent en subir quotidiennement les conséquences pratiques ont souvent tendance à le rejeter ou à empêcher son entrée en vigueur.

5. Dans chaque conflit interethnique entre deux parties, il y a quatre parties. Les parties ne sont presque jamais homogènes, elles sont divisées en factions, parmi lesquelles les faucons et les colombes. Les colombes ont le plus mauvais rôle: quand elles trouvent entre elles un compromis, elles sont attaquées de chaque côté par les faucons qui empêcheront ou saboteront l'accord (voir règle numéro 2).

Les cinq règles ont été élaborées pour les Balkans et l'est de l'Europe. Mais on y reconnaît l'Irlande du Nord, le Pays basque, la Corse, les Philippines, les îles indonésiennes, l'Afrique des Grands Lacs, et, bien sûr, Israël et la Palestine. Il n'y a pas de limite géographique à ce que les groupes humains sont capables de s'infliger sous le prétexte de leurs petites différences.

* Fondé aux Etats-Unis, le PER rassemble des personnalités politiques, des ambassadeurs, des chercheurs, et se donne pour mission d'établir un dialogue permanent entre les différents groupes ethniques d'Europe orientale et de Russie. Il a des bureaux en Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Russie, Serbie, Hongrie. Il est soutenu par la Carnegie Corporation de New York et le Conseil de l'Europe. Le Suisse Peter Sager en fait partie.

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