Un hôtel pour femmes seules a ouvert à Zurich, 28 chambres, confort moderne et postmoderne, les eaux au complet, pas d'acariens dans les oreillers, pas de parasites dans les linges, pas d'hommes dans les couloirs. Il paraît qu'on peut fumer.

Les propriétaires ont repris l'ancienne pension appartenant à l'Association des Amis de la Jeune Fille. C'était une bonne idée, l'odeur de femme y était déjà.

Les manageuses et les professionnelles émancipées qui voyagent apprécient de ne pas être importunées le soir, au bar. Les femmes ne s'importunent pas entre elles. Surtout les néo-femmes, qui sont des êtres rangés, sages, assagis de force. Elles n'iraient pas perdre une seconde de leur précieux temps dans le désir obscur d'un attouchement. No time, no sex, no problem.

Nos autorités politiques, paternantes et maternantes, sont heureuses de l'initiative de Zurich. Les autorités ont toujours le sens de l'ordre. Elles ont bien vu l'avantage d'un hôtel pour femmes seulement: c'en est un de moins à surveiller par la police, un endroit sans mystère affolant, sans violence coûteuse, sans passion mal élevée, sans confrontation bruyante, sans excès. Les femmes entre elles n'ont pas de secret au bas du ventre, donc inutiles les stratégies, vaines les manœuvres de conquête, ridicules les manigances. On ne tue pas pour quelque chose qu'on a déjà. Ah, la tranquillité des paysages sans énigme, des formes familières, toujours les mêmes, les mêmes que soi, quelle paix que soi-même! Seules, entre femmes, ce doux univers où l'on est jamais tout à fait nue, où les phallus sont en papier, les fauves rapetissés en chats, où l'on ne risque rien, où la vie n'ébranle pas le simple programme de la survie. Qui pourrait s'opposer à une telle offre, n'est-ce pas? Pour 200 francs la nuit, toutes les victimes potentielles peuvent maintenant s'acheter le gîte sécurisé que trois décennies pornographiques avaient prétendu leur ôter. Martyrs à plein temps de la société sexuelle, elles trouveront chez les dames Claude des bords de la Limmat l'anti-bordel qui manquait à leur ambition séparatrice. C'est bien. Le délire sécuritaire est aussi un droit de l'homme, surtout quand il s'appuie sur des colonnes de statistiques bienveillantes: tant de femmes battues, tant de femmes violées, tant de femmes cambriolées, tant de femmes attaquées. Vite, aux abris!

Les lectrices de Beauvoir qui sont nées femmes mais ne tiennent pas tellement à le devenir ne seront pas clientes du «Ladies First» de Zurich. Mais elles sont minoritaires. Le milieu femme prend de l'ampleur, gagne des parts de marché sous l'enseigne de la justice, de l'égalité et du bon ordre. Il érige des lieux d'exclusion, petit hôtel zurichois pour commencer mais appelé à grandir et à se multiplier. C'est dans l'air.

Bientôt, les parents protecteurs s'arrangeront pour que leur fille voyage dans des hôtels pour femmes. Il y aura de nouveau des écoles pour les filles. Et les garçons recommenceront à regarder par le trou de la serrure. Les filles le sauront. Elles les laisseront les regarder en douce. Naïfs, désespérants de curiosité, ils s'acharneront à redécouvrir un nouveau moyen pour briser la frontière que depuis toujours on bâtit, on démolit, on reconstruit et on redétruit pour maîtriser le vertige de la minuscule, incompréhensible et sublime différence entre les hommes et les femmes. J'irai alors à Zurich inaugurer un «hôtel pour couples» où se fêtera la noce des contraires infimes, où se frotteront les genoux sous les tables, dans le luxe de l'éventuel.

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