Vous avez maltraité quelqu'un. Vous le regrettez, mais comment porter ce sentiment à la connaissance de la personne lésée sans perdre la face? Pour 100 yuans (20 fr.), une société s'offre à transmettre vos excuses à votre place. Vous les voulez sérieuses, avec toutes les apparences de la bonne foi? Elle vous fournira les services d'un quinquagénaire propre sur lui qui saura ajouter de la dignité à votre repentance. Vous les voulez amicales, un peu complices? Elle vous enverra une jeune fille avec un bouquet de fleurs (compris dans le prix).

Il paraît que les sociétés «Excuses et pardons» en tous genres prospèrent en Chine, surtout dans le sud où les codes d'honneur sont plus souples que dans le nord. Certains observateurs y voient le signe d'un changement de culture: un sentiment de sécurité retrouvé au sein de la société chinoise favoriserait un mouvement de libération des affects refoulés. Sous Mao, reconnaître une faute vous menait directement aux travaux forcés. C'est tout le contraire aujourd'hui. Le premier ministre Zhu Rongji donne l'exemple. Après avoir tenté d'attribuer l'explosion d'une école à un membre du Falun Gong, il vient de prononcer un vibrant mea culpa au nom des autorités, indirectement responsables selon lui de la mort de 42 enfants dans l'horrible brasier. Du jamais vu. La paix par l'excuse? Depuis l'agenouillement de Willy Brandt devant l'ancien ghetto de Varsovie, en 1970, l'Europe la pratique. La Russie s'y est mise, prenant sur elle la «faute» de l'assassinat de la famille du tsar, puis la disparition tragique du sous-marin Koursk. Les excuses n'ont pas à être sincères. Qu'elles soient payantes et/ou hypocrites n'enlève rien au fait qu'elles ont été prononcées, donc que la mauvaise action et la blessure engendrée par elle ont été reconnues. Pour une victime, en effet, le pire n'est pas d'avoir eu mal mais que ce mal puisse être considéré comme mérité. Dans les préaux d'écoles, les enfants disent effroyablement: «c'est bien fait, na!» Tout autour de la planète, on voit grandir le succès de l'excuse, par l'argent, comme en Chine, en Allemagne, en Suisse (des milliards pour les victimes de l'Holocauste), ou par l'admission du crime, comme en France: «Oui, nous avons torturé en Algérie», ou au Japon: «Nous nous sommes comportés en tortionnaires en Mandchourie, en esclavagistes en Corée.» La Turquie et l'Arménie ne sont pas en paix, faute des mots d'excuse appropriés à la réparation du génocide de 1915.

En Chine, les sacs de secrets percent de toutes parts. Il y a des programmes radio pour le déballage des horreurs de la révolution culturelle. Tel père de famille, ancien garde rouge, vient dire ses regrets d'avoir battu son professeur. Il veut réparer, anéantir les cauchemars de ses nuits. Telle vieille dame vient pleurer son amour perdu: elle avait rejeté l'homme qu'elle aimait parce qu'il n'était pas de la bonne classe sociale… La Chine répare les dégâts du maoïsme, son culte de la dénonciation et de l'aveu forcé, par l'excuse personnelle et choisie.

Ne pas en déduire que la Chine, ou l'Allemagne, ou la France, ou le Japon seraient devenus «meilleurs». Cela, on ne peut pas le savoir. On sait seulement que les crimes qui ont été commis – petits ou grands – pour lesquels ils s'excusent, sont désormais ressentis et désignés comme intolérables. Ce qui ne dit rien des autres crimes qui sont encore ou seront tolérés.

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