Sur les photos, le jeune Joseph Kabila serre la main des puissants qui cherchent à lire dans son regard mélancolique l'avenir de la République démocratique du Congo. Débarqué de nulle part, ce président n'a pas l'autorité pour tenir son pays. C'est lui qui est tenu. Ses visiteurs tentent de savoir par qui, et ils offrent leurs propres services au passage. Le Congo est livré aux ruses de factions, aux expédients d'un Etat failli, aux ambitions et calculs des voisins, aux empressements des diamantaires.

Comme d'autres grands pays – l'Indonésie, le Nigeria – le Congo est victime de la prison intellectuelle dans laquelle s'est enfermée la communauté des nations depuis 1945. Ses deux grandes propositions d'alors: «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», et «le maintien des frontières héritées de la colonisation» sont devenues contradictoires dans les faits, et mortelles. De nombreux peuples, à l'intérieur des «frontières héritées de la colonisation» réclament le «droit de disposer d'eux-mêmes».

Depuis le Biafra, ils sont réprimés au nom d'un ordre international supérieur. Mais la multiplication de ces revendications, en Afrique et en Asie, et l'incapacité des Etats menacés d'offrir une solution aux irrédentistes, montre la perversité du raisonnement. On peut bien ne pas aimer la perspective de l'éclatement des grands Etats «issus de la colonisation», le fait est qu'ils éclatent, dans la violence parfois, dans la déchéance, la misère et l'abandon sinon.

Peu de capitales africaines contrôlent leur territoire et garantissent à leurs citoyens, de quelque ethnie qu'ils soient, la protection à laquelle ils ont droit. Les routes ne vont pas jusque dans les villages, les écoles n'ont pas d'instituteurs, les dispensaires pas de médecins, quant à l'impôt, quel fonctionnaire oserait aller le collecter puisque les services dus en échange sont inexistants.

En Asie, Manille et Djakarta n'ont réussi à maintenir l'unité des archipels philippin et indonésien que par la violence militaire. Celle-ci vaincue ou épuisée par sa propre vanité, les séparatismes surgissent à nouveau.

Malgré des tentatives de l'adapter aux cultures indigènes, le modèle de l'Etat républicain unitaire est en échec. Le maréchal Mobutu a africanisé les noms, banni la cravate dans des campagnes «d'authenticité» mais le sentiment d'appartenance des Congolais à un Etat-nation n'a pas guère dépassé Kinshasa, 5 millions d'habitants sur 45. En 1993, le Kasaï refusait la nouvelle monnaie sans que Mobutu, ni son armée, ni ses fonctionnaires n'y puissent grand-chose. Et à peine arrivé au pouvoir, Laurent Kabila annonçait son intention d'installer la capitale au Katanga, sa province natale!

Les tragédies africaines – et asiatiques – montrent que l'ordre juridique international de l'après-guerre a sombré dans une fiction meurtrière de très grande ampleur, dont le pire est encore à venir. Contre cela, rien. Les Etats qui ont fait l'ONU répètent avec une impuissance terrifiée qu'«on ne peut pas commencer à changer les frontières» tout en sachant qu'il est impossible de ne pas le faire. La frontière est l'impensé de notre temps. L'histoire européenne et américaine est jonchée des cadavres sacrifiés pour la sécuriser. On ne veut pas recommencer «ça»? C'est pourquoi on a «gelé» les frontières de la colonisation et inscrit dans toutes les chartes qu'elles ne pouvaient être changées «sauf par la négociation». Mais les frontières continuent à tuer quand elles sont non assumées et non pensées. Y compris dans les Balkans où l'ex-empire soviétique.

On a vu avec effroi la création de nouveaux Etats dans les années 90. On a moqué l'accroissement soudain des membres de l'ONU. Mais 189 Etats pour encadrer et soutenir solidairement une population mondiale de sept milliards d'humains, c'est très peu, et probablement insuffisant.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.