L'ethnisme a fait irruption sur les terres socialistes suisses, le conseiller national bernois Rudolf Strahm vient d'en offrir la dernière démonstration. Tout à son impatience de voir le PSS s'ajuster aux courants politiques du moment, il décrit l'obstacle chez les archaïstes/étatistes «latins». La distance entre Carouge, pointe occidentale de la latinité helvétique, et Berne ne dépassant pas cent soixante kilomètres, c'est ce qu'on appelle une pensée courte.

Courte pour un socialiste, dont on attendrait un propos disons… plus internationaliste («peuples de tous les pays unissez-vous»!)

Courte pour un Suisse censé respecter «la diversité des cultures nationales» et ne pas chercher noise inutilement à des compatriotes différents de lui.

Courte pour un Bernois dont le canton a «fait» la Suisse, par sa capacité à fédérer les différences autour de lui.

Courte enfin pour quelqu'un qui se dit Européen, abreuvé à ce titre à la tradition de l'union contre celle de la division, de l'universalisme contre celle du communautarisme. Si «l'étatisme des Latins» est un handicap à la modernisation du Parti socialiste suisse, que dire en effet des dangers qu'il ferait courir à la construction d'une Europe moderne!

L'étatisme n'a rien de latin, on le rencontre au Japon, en Russie, il a été à la base de l'Empire austro-hongrois avant d'être perfectionné par Bismark en Allemagne, par Victoria en Grande-Bretagne et Staline en Russie. Entre autres. Plus près de nous, c'est l'étatisme social-démocrate autrichien récent que Rudolf Strahm devrait citer, plutôt que celui du PS vaudois, comme le contre-exemple de la politique qu'il souhaite pour la Suisse.

Alors pourquoi cette étourderie? Cet abaissement dans le cliché? Ce rapetissement de la pensée à la dimension des peuplades – l'alémanique contre la latine? Quel est ce poison nouveau qui s'infiltre dans la discussion politique nationale, même celle qui était par principe la plus unitaire, pour séparer des fronts ethniques plutôt qu'idéologiques, recréer une querelle identitaire en lieu et place d'une querelle politique?

Rudolf Strahm croit pouvoir moderniser le Parti socialiste en écartant par mépris sa partie latine, en s'économisant une vraie confrontation politique avec ses adversaires idéologiques, en s'évitant l'épreuve d'une défaite ou d'une victoire des thèses qu'il défend. Il est un piètre politicien. Mais ce n'est pas le plus grave.

Rudolf Strahm est tombé comme par mégarde dans la soupe douteuse des démagogues de l'époque qui cherchent à diminuer les ambitions des nations autour de leur petit magot au lieu de les agrandir à l'échelle des régions et monde. Il est entré dans le cortège des récriminations maintenant bien connues: la Slovénie ne voulait plus «payer pour le Monténégro», l'Italie du Nord ne veut plus «payer pour l'Italie du Sud», etc. Est-ce que la Suisse alémanique en est au point de se représenter la Suisse «latine» comme si différente d'elle qu'elle ne voudrait plus «payer» pour continuer avec elle?

L'idéologie nationale suisse est fondée sur la croyance dans les vertus de l'accrétion intercommunautaire: les cantons s'unissent les uns aux autres par une volonté libre, quelles que soient leur langue et leur culture, et s'organisent en conséquence. Ce modèle est en crise, de plus en plus agressé par des processus de fragmentation. La division culturelle s'installe lentement, paresseusement, en suivant sa ligne de pente. Et les politiciens comme Rudolf Strahm se laissent glisser dessus tranquillement, sans mauvaise intention, sans méchanceté, juste comme ça.

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