L'immigré, le réfugié, l'étranger: trois personnages parmi nous qui ne sont pas nous. Trois mots pour désigner, dans tous les pays du monde, ceux qui n'appartiennent pas au registre des filiations locales. «Les autres». Ils sont arrivés Dieu sait comment, légalement, clandestinement, ils sont désirés ou tolérés, ils ont un travail ou non, de l'argent ou pas, un passé ignoré, un destin brouillardeux, des milliers d'histoires individuelles dont le commencement se perd dans l'anonymat d'un monde en mouvement. Nous les côtoyons dans la ville, nous entendons leurs langues inconnues, nous nous interrogeons en secret: qui est-ce? Quelle part de malheur, quelle part de chance derrière le regard tranquille de cette passagère d'autobus dont la peau déclare qu'elle est née ailleurs?

– Vous venez d'où, Madame?

– Du Cameroun.

– Ah!

C'est tout. Elle se demande pourquoi je lui demande. Je me le demande aussi. Peut-être un besoin de découvrir ce que nous avons en commun, même si ce n'est qu'une trace, un nom de ville, le son d'une musique, la couleur d'un tissu, une toute petite chose qui pourrait être dite entre nous afin que soit fixée notre commune appartenance au territoire mondial.

Il n'y a pas, dans les petites et moyennes agglomérations suisses, des histoires de groupes déjà inscrites dans les murs, auxquelles on pourrait se référer en guise de lien: des quartiers chinois ou des rues africaines qui parleraient au nom de leurs habitants, qui feraient rumeur et nous renseigneraient au moins dans l'abstrait. Ici, on conjecture séparément les uns sur les autres, sans repères, on cherche le contact au hasard, ou on ne le cherche pas.

On vit «une situation cosmopolite». On mesure, par les gens qu'on croise, la dimension et la variété de la planète. Mais cette mesure dérange. Elle est même le plus grand dérangement de notre temps. Les immigrés, les réfugiés, les étrangers ont établi avec leurs pieds la circumcirculation moderne, ils sont partis, en fuyards ou en voyageurs. Mais leurs droits, quand ils en avaient, ne les ont pas toujours suivis. On admet qu'ils soient vaguement protégés par «les droits de l'homme» mais c'est à bien plaire et selon l'humeur publique. Quand mille Kurdes s'échouent à Saint-Raphaël, échappant des soutes d'un bateau mafieux, la population locale les accueille par de beaux gestes de compassion et de solidarité humaine. Dans la détresse, il arrive que nous soyons généreux. Mais après? Les Français seront-ils meilleurs pour les Kurdes que les Irakiens ou les Turcs? S'il suffisait de naître pour avoir le droit de vivre, on le saurait.

Les Kurdes sont sans Etat. D'autres ont un Etat qui ne les protège pas ou pire, les poursuit. D'autres encore n'aiment plus leur Etat et le quittent. Il y a toujours une bonne raison de s'en aller. Et quand ces raisons se multiplient et qu'ils sont des millions et des millions à partir, toute l'organisation de la terre s'en est trouvée chamboulée. Comme maintenant.

Chacun a le droit d'avoir des droits, disait Hannah Arendt. Comment? Lesquels? Des communes accordent le vote aux «étrangers» sous certaines conditions. L'Union européenne traite les ressortissants des pays membres comme ses citoyens, sous certaines conditions. C'est un début. Pour qu'une «situation cosmopolite» devienne un cosmopolitisme, il faut un «cosmos», c'est-à-dire un monde organisé, et une «polis», c'est-à-dire une communauté politique. «L'appartenance à une société cosmopolite est l'idée la plus sublime qu'un homme puisse avoir de son destin. On ne peut y songer sans enthousiasme», lit-on déjà chez Kant.

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