Quel poids un individu occidental doit-il avoir pour être considéré comme «normal», c'est-à-dire occupant «normalement», au tarif «normal», son siège d'avion, son fauteuil de cinéma ou de théâtre, sa place de restaurant? La plupart d'entre nous ne se posent pas cette question car les espaces disponibles, bien que toujours comptés, correspondent au taux de confort attendu (après résignation) par rapport à la classe tarifaire choisie. Mais pour les très grands et les très gros, tous ceux qui dépassent, c'est une obsession. Certains font semblant de faire comme s'ils étaient «normaux». Un passager obèse sur la ligne Londres-Los Angeles a écrasé sa voisine pendant douze heures au bout desquelles, sur plainte, elle a reçu de Virgin Atlantic un dédommagement de 13 000 livres pour hématomes et lésions musculaires. Il aurait été plus avantageux pour Virgin de laisser deux places au gros, mais le transport aérien fonctionne comme la démocratie: un passager, un siège, ça ne se discute pas.

L'Office des transports du Canada a ainsi repoussé la demande de remboursement d'une passagère forcée d'acheter une place en classe affaires parce qu'elle ne rentrait pas dans les soixante centimètres de la classe économique. Son obésité, disait-elle, est un handicap, le comportement de la compagnie aérienne était donc discriminatoire à son endroit. Une handicapée, répliquait Air Canada, ne vient pas toute seule au guichet en portant elle-même ses bagages. Non, Madame, vous n'êtes pas infirme, vous êtes inattentive aux lipides.

Il n'y aurait pas matière à polémique si le nombre des non-normaux n'augmentait. L'index de la masse corporelle des populations (Body Mass Index, BMI), qui mesure le rapport entre la taille et le poids, est en hausse dramatique dans les pays anglo-saxons. Grâce au site Web http://nhlbisupport.com/bmi/ bmicalc.htm, qui fournit l'instrument pour le calculer automatiquement, on apprend qu'à l'indice 25, on est en surpoids et à 30, obèse. Près de 60% d'Américains dépassent maintenant les 25, contre 47% dans les années 1970.

A partir de là, il y a plusieurs solutions. Porter plainte contre les industries alimentaires. Porter plainte contre les gouvernements qui laissent impunément les industries alimentaires sucrer et graisser. Porter plainte contre les compagnies aériennes et les théâtres qui n'élargissent pas les sièges.

Ou alors, de façon beaucoup plus révolutionnaire, instaurer le prix du siège selon le poids du client, comme à la poste pour les lettres et les colis. Ça coûtera plus cher d'être gros. (On ne discutera que du seuil d'obésité.) La rationalité tout appenzelloise d'une telle solution – vous faites vous-mêmes votre corpulence, ce n'est pas à moi d'en supporter les conséquences – prolonge jusqu'à l'intolérable l'économisme ambiant. Combien coûte un Suisse? Ça dépend du poids.

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