Il est réjouissant d'apprendre que la «cupidité» est redevenue un très vilain défaut soumis à la désapprobation officielle de nos autorités. On peut encore s'enrichir, c'est permis, mais honnêtement et à condition d'avoir un but plus large que la seule jouissance de l'argent. Le capitalisme ne s'en tirera que moyennant une révision par l'usager de la liste des péchés à éviter, les mortels comme les véniels. A part ceux qui ne souhaitent pas que le capitalisme s'en tire, il y a maintenant un large consensus sur la remoralisation nécessaire. Mais comment fait-on pour s'enrichir honnêtement, non cupidement? Toute mon inquiétude est là.

J'ai tendance à penser qu'on dit «honnête» quand ça marche et «malhonnête» quand ça ne marche plus. Quand des PDG encaissent personnellement beaucoup d'argent de sociétés prospères, personne, sauf les couches mal payées, n'y trouve rien à redire. Au contraire, les supermen et women étalent leurs succès dans des magazines papier glacé où l'on découvre leurs collections d'art et leurs piscines intérieures. Ils ne sont pas «cupides» mais économiquement talentueux. Les meilleurs, pour prouver qu'ils ont des idéaux, montrent aussi leurs fondations pour l'avancement de la médecine ou la connaissance des fourmis.

Mais que ces mêmes PDG ratent un virage, loupent le redressement et entraînent tout le monde dans la faillite et le spectacle change: leurs treizièmes mois sont astronomiques, volés à l'entreprise. Leur collection d'art est la preuve du délit et leur piscine intérieure est de mauvais goût.

Entre-temps pourtant, devant les histoires à succès livrées à l'imagination publique, des milliers d'aspirants millionnaires se sont dit «pourquoi pas moi?» Ils ont mis leur génie (leur cupidité?) à la recherche des projets les plus profitables, ils ont haussé leurs prétentions salariales – à moins d'un demi-million par an, plus une banque cantonale ne trouvait directeur –, ils ont commandé une Mercedes, une villa, un jet. Un jour, dans ces années-là, un ami riche m'a demandé pourquoi j'acceptais de «travailler autant pour si peu d'argent?» J'ai eu honte de n'y avoir pas pensé jusque-là, l'impression de manquer ne m'avait jamais effleurée! Je ne me vante pas de n'être pas «cupide». Simplement, l'environnement politique m'a protégée du besoin de désirer un million. C'était un environnement plus égalitaire. Une norme retenait de se voir en millionnaire. Ça ne se faisait pas. Or maintenant ça se fait. C'est pourtant dans ce désir-là, quand il devient trop brûlant, que s'engouffrent cupidité et tricherie. Trop de gens, le cœur inquiet, veulent trop de millions. Comme pour le tabac et l'alcool, il faudrait interdire la publicité pour l'acquisition du premier million. Ou indiquer les dangers pour la société. La cupidité ambiante en serait automatiquement rabaissée.

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