Mon vol est retardé «pour une durée indéterminée». L'avion n'a pas encore décollé de là où il est censé venir, il y a du brouillard, me dit-on. Je m'étonne, la météo s'annonçait bonne. Mais je rassemble toutes mes ressources d'optimisme et me résous à attendre, je n'ai pas le choix.

L'aéroport est bondé, tout le Commonwealth semble s'y être rassemblé. Les self-services sont assaillis, des hordes d'adolescents encombrent la moquette des couloirs. La dame de chez Hermès ne sait plus où donner de la tête: quatre clients en même temps, au prix du centimètre carré de foulard, c'est beaucoup.

Je traîne devant les vitrines, j'essaie trois jeans, deux T-shirts, rien ne va. Je me rends au terminal de départ de mon avion fantôme. Miracle, c'est vide sauf deux serveurs derrière le joli petit bar qui n'attend que moi avec ses ramequins appétissants, ses «swich» variés et sa bouteille de vin blanc de Dardagny posée sur de la glace pilée.

Je m'attable et déploie mes ustensiles d'attente: des CDs, un baladeur, un crayon, un carnet, les journaux du jour et le dernier livre qui s'est infiltré dans mes bagages. Puisque c'est pour des heures, autant voir large.

Mon nouveau domicile bien arrangé, je vais choisir les nourritures désirées car j'ai beau être seule, aucun serveur n'a l'air de s'intéresser à moi. Une quiche m'aguiche.

– Pourriez-vous me la chauffer, s'il vous plaît?

– Non, on ne chauffe pas ici!

– Deux minutes au micro-ondes, là, derrière vous, ce serait mieux, non?

– Il ne marche pas.

– Et ça, là, n'est-ce pas un four?

– Il est cassé!

Je ramasse le gâteau d'oignons, le verre de Dardagny et je m'assois «chez moi», à deux mètres cinquante du bar, pas plus.

– Il faut payer tout de suite, avertit le serveur.

– Je prendrai autre chose, je paierai après.

– Ça ne se fait pas, grommelle le monsieur.

Je bois, je mange, je lis, je passe le temps, mon avion ne s'annonce pas, le terminal reste vide. Dans le livre embarqué avec moi, un sage chinois recommande l'abstinence de l'esprit en vue d'atteindre l'état d'indifférence, c'est tout à fait ce qu'il me faut.

Vers la fin de l'après-midi cependant, saturée d'ennui et de moins en moins indifférente, je cherche des informations sur mon avion. «Ask the agent» répètent les écrans. Aucun agent n'est en vue, il n'y a personne à qui demander. Le café que j'ai commandé est resté sur le comptoir, le garçon n'a pas jugé utile de me l'apporter car «ici, c'est self-service».

Il me manque 2 francs de monnaie pour payer si je veux éviter de casser un gros billet et m'alourdir de pièces suisses.

– Puis-je vous donner deux euros?

– Je ne prends que les billets!

Mon self, dans une fureur muette, pose les deux euros sur le comptoir, prend ses sacs et s'en va, à la recherche d'un service. «Vous n'auriez pas des nouvelles de mon avion?»

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