Une lune majestueuse s'est emparée du ciel nordique avant la fin de l'après midi. Je vole de Stockholm à Riga sur un siège de Baltic Air Corporation. Un siège comme un autre, plutôt étroit, plutôt cher, dans un avion à hélices plutôt lent. Mais c'est un siège politique. Quoi qu'il lui en coûte, la Lettonie ne saurait se passer d'une compagnie aérienne. Aussitôt son indépendance proclamée, il y a dix ans, elle a déployé sa marque au-dessus de la Baltique, avec la protection amicale des Scandinaves de SAS.

Les deux tiers des sièges sont invendus. Economiquement, c'est une perte irrécupérable, l'équivalent d'une marchandise produite qui n'aurait pas trouvé preneur. C'est ainsi en tout cas que raisonnent les experts de la branche: un avion est une fabrique de sièges pour passagers temporaires. S'il en produit trente-cinq d'une destination à l'autre et n'en vend que dix, les vingt-cinq autres sont perdus à jamais. Dans les longs mois d'hiver, il ne doit pas arriver souvent que Baltic Air vende tous les sièges manufacturés par ses sympathiques bimoteurs. Mais à Riga, les additions et les soustractions sont tempérées par un facteur psy dit «d'indépendance nationale» qui, telle une fée comptable, transforme les désastres en réussite.

Dans dix ans, quinze ans, quand la Lettonie sera pleinement dans l'Union européenne, quand la fierté nationale consistera pour chaque petit pays à attirer dans sa capitale l'escale obligée d'une éventuelle compagnie aérienne, peut-être les contribuables lettons mettront-ils leur propre pavillon en faillite. Mais d'ici là, foin de calculs petits et tant pis pour les invendus, que vive Air Baltic!

Avons-nous pensé différemment en repêchant Swissair?

Ce sont les membres de la coalition gouvernementale qui ont insisté pour garder «une compagnie nationale à nous». Dans le public, l'opposition ne proteste pas contre l'existence d'une telle compagnie, mais contre les managers arrogants ou incompétents qui ont cassé la précédente. Elle se révolte contre les fauteurs de gabegie, ce qui ne signifie pas qu'elle soit résignée à abandonner notre partie de ciel.

Sauf les Verts, qui n'aiment pas l'aviation, sauf les libéraux, qui n'aiment pas l'Etat, sauf les Blochériens, qui n'aiment pas l'impôt, les parlementaires ont donc répondu au désir informel, informulable même, de continuer à voler suisse. C'est plus que du sauvetage d'emplois. Comme chez les Baltes, c'est un affect particulier, le sens qu'un groupe national a de lui-même parmi les autres groupes au moment des épreuves. L'économie seule ne peut en rendre compte. Elle ne revient en force qu'après l'épreuve passée, quand il faut recommencer à vendre des sièges. A qui, comment, combien?

Ce seront des sièges hypermotivés, des rescapés, comme les sièges baltes. Les avions qui les produiront porteront la croix suisse – il paraît que malgré le grounding, il reste un avantage comparatif à en tirer. Si les magiciens aux commandes réussissent à fournir de bons prix, de bons horaires, une bonne atmosphère de voyage et ce petit rien indéfinissable qui crée de la réputation, nos sièges auront leurs chances. Mais il ne faut pas s'y tromper, leurs jours sont de toute façon comptés. Bientôt, les sièges d'avion seront totalement banalisés, leur valeur économique tendra vers zéro, les autobus du ciel n'auront plus de nationalité.

Je n'ai pas de voisin balte sur BT 0108 pour discuter de cette perspective. J'atterris à Riga, où l'aéroport est flambant neuf. Aussi vide que l'avion.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.